Communauté genevoise d’action syndicale

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Du sang dans nos téléphones portables !

vendredi 14 septembre 2012

paru dans Sit-info n° 6 septembre 2012

44 GRÉVISTES sont morts lors des affrontements autour de la mine de Marikana en Afrique du Sud, dont 34 sous les balles de la police, et une soixantaine ont été blessés. La revendication des mineurs grévistes ? L’augmentation de 850 euros de leur salaire, qui est actuellement de 400 euros par mois, pour 9 heures d’un travail quotidien éreintant dans les entrailles de la terre, dans la poussière et dans une chaleur suffocante ; 850 euros afin de sortir de leurs taudis et de leur misère.

Non, nous ne sommes pas à l’époque de l’apartheid et des opérations policières meurtrières dans les townships. Nous sommes en 2012, plus précisément le 16 août 2012 ! Un choc ! En 2012, des travailleurs sont tués parce qu’ils revendiquent le droit à la dignité humaine. Un autre choc, une des raisons invoquées pour expliquer ce massacre, lue dans quelques articles publiés sur Internet : la prétendue violence des grévistes, armés de machettes et déterminés à en découdre avec la police ! Des grévistes affiliés à un syndicat minoritaire, radicalisé, en conflit avec le syndicat leader, l’Union nationale des mineurs (NUM) proche du pouvoir et du président Jacob Zuma ! Ainsi les grévistes porteraient quasiment l’entière responsabilité du massacre du 16 août 2012 et la police, qui, elle, ne compte aucun mort dans ses rangs, n’aurait fait que de se défendre ! Un autre choc : l’entreprise Lonmin cotée en bourse, qui exploite la mine de platine à Marikana et dont le siège est à Londres, se dédouane par la voix de son PDG de toute implication dans cette tragédie, sous prétexte que ce n’est pas elle qui a sollicité l’intervention armée de la police ! Dans sa grande clémence, ce même PDG annonce qu’il ne procèdera à aucune poursuite ni licenciement... pour autant que les grévistes reprennent le chemin de la mine pour ce même salaire de misère de 400 euros !

S’il est bien évidemment difficile d’apprécier la situation géopolitique de l’Afrique du Sud et de l’exploitation des richesses de son sol par la seule lorgnette d’Internet, il est cependant évident que cet évènement est bel et bien exemplaire de l’accaparation des matières premières de pays "émergeants" et de pays "pauvres" par des multinationales, lesquelles exploitent un sol qui ne leur appartient pas, exploitent la misère de ses habitants au profit d’oligarchies corrompues et au profit d’une minorité d’actionnaires. Dans le cas présent, c’est le platine qui est extrait du sol, métal rare et donc précieux, parce qu’il résiste à la corrosion, qu’il est malléable et ductile. Le platine est bien entendu très prisé par l’industrie du luxe joaillerie, bijouterie, horlogerie -, mais est également utilisé dans toutes les industries nécessitant l’apport de catalyseurs, comme les industries du pétrole, de l’automobile, de l’armement.

Plus récemment, le platine a rejoint l’industrie des télécommunications en se logeant dans les batteries des téléphones portables, d’ordinateurs, et d’autres objets électroniques qui nous sont devenus indispensables. Autant dire que ce précieux métal est une pièce maîtresse du négoce international, et que son accaparation par des multinationales ne s’étend pas au seul continent Africain.

Cette véritable "colonisation privatisée" des matières premières, pour reprendre un terme de Bernard Bertossa (ancien procureur général de Genève), ne pourrait avoir lieu sans la complicité des principales places financières et de négoce de New York, Chicago, Houston, Amsterdam Londres, Shanghai, Singapour et Genève. Et oui, Genève, qui n’a pas d’accès à la mer, pas de port de marchandises et qui pourtant se place dans le "topten" en raison de la présence d’un grand nombre de sièges d’entreprises de négoce de matières premières. Et pour cause, le négoce des matières premières ne peut se faire à grande échelle sans l’apport des banques. A Genève, mais également à Zoug, banques privées et agences de négoce font bon ménage.

Certes, l’échange de marchandises est inhérent à la condition humaine. Ce qui est inhumain c’est l’exploitation de l’homme par l’homme, c’est l’accaparement des richesses du sol au profit de quelques individus, c’est la corruption et l’évasion fiscale pour y arriver. Dans son ouvrage choc "Swiss Trading SA : la Suisse, le négoce et la malédiction des matières premières" publié en 2011, la Déclaration de Berne expose les rouages du négoce international des matières premières, le rôle de la Suisse dans ce négoce et les conséquences de ce négoce sur les pays et sur les travailleurs-euses exploité-e-s.

La Suisse, aujourd’hui acculée par les États-Unis et l’Allemagne à identifier des contribuables voyous, se retrouvera tôt ou tard obligée d’enfin soumettre les négociants à la loi sur le blanchiment de l’argent et de légiférer pour introduire une taxation des matières premières à l’exportation. Le massacre du 16 août 2012 démontre la violence du capitalisme. Combien de massacres, combien de vies brisées, faudra-t-il encore pour développer des luttes et une solidarité internationales entre tous les travailleurs-euses ?

La CGAS dont fait partie le SIT a transmis une lettre de soutien aux grévistes de la mine de Marikana au Président Jacob Zuma via la mission permanente de l’Afrique du Sud auprès de l’ONU. Une goutte dans un verre d’eau, mais un milliard de gouttes dans un verre d’eau le font déborder !

Nicole Lavanchy, présidente du SIT



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