Communauté genevoise d’action syndicale

Organisation faitière regroupant l’ensemble des syndicats de la République et canton de Genève

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pour un rapprochement des employés avec les ouvriers

jeudi 2 février 1961 par Claude REYMOND

article rédigé en 1961, probablement le 2 février, par Eugène SUTER - président de l’USCG d’alors et un des fondateurs de la CGAS

Dans le numéro 5 du « Syndiqué Genevois », sous titre « Devoirs des
travailleurs d’aujourd’hui », notre collègue René Lachenal, secrétaire
de la Société Suisse des Commerçants, Section de Genève, a
provoqué la discussion sur le rapprochement entre les employés et
ouvriers en ces termes :

« La survivance anormale d’un esprit de caste est un grand obstacle
à l’amélioration des conditions d’existence qui dépendent entièrement
d’un salaire dont l’équité est toujours sujette à caution.
Sur ce point toutefois, ouvriers, fonctionnaires et employés ont
tous la certitude de subir en ce moment une commune et grave injustice. Alors, pourquoi ne pas s’unir dans la défense d’une même cause ? ».

On ne saurait mieux formuler les raisons d’un rapprochement entre
travailleurs intellectuels et manuels. En dehors des nombreux
motifs qui existent et qui devraient favoriser ce rapprochement,
il est profondément réjouissant de constater le fait en lui-même
c’est-à-dire le désir des employés de rompre avec des traditions
trop bien établies et de renverser les barrières séculaires que
les employeurs et la bourgeoisie ont su dresser entre travailleurs
de bureau et de l’usine.

Il peut paraître étonnant aux yeux d’un profane, en matière sociologique,
que cette évolution n’ait pas encore eu lieu, alors
que les raisons de s’unir n’ont pas manqué depuis plusieurs
lustres déjà entre ces deux groupes de salariés.

Nous avons parlé de traditions parce que, dans notre pays peut-être
plus qu’à ’étranger, le travailleur intellectuel fait
partie, est accepté plutôt, dans la société - la bonne évidemment
- celle des gens « bien ». Le sentiment d’être du bon
côté, d’être dans la hiérarchie sociale au-dessus des travailleurs
de l’usine et des chantiers, a été longtemps pour l’employé
un sujet de satisfaction qui ne l’incitait pas à rechercher des
contacts avec l’ouvrier, ceci d’autant plus que son manque de
maturité sociale l’empêchait même de concevoir la défense de
ses intérêts avec ses propres collègues de bureau .

Le souvenir vivace du soussigné, à l’âge de 10 ans, de voir l’un
de ses frères - parce qu’il était mécanicien - écarté des soirées
dansantes chez une tante "très bien" alors qu’un autre frère, employé
de banque, était régulièrement invité, illustre cet état
d’esprit.

Nous avons également signalé les barrières que le patronat a systématiquement élevées, comme des cloisons étanches, entre l’employé
et l’ouvrier, afin d’éviter un front commun et de retarder le
moment où l es expériences acquises au cours de dures luttes par
les ouvriers ne profitent aux employés .

Créer des divisions ou favoriser celles qui existent au sein des
salariés est une méthode classique de combat des classes possédantes
et du patronat . La confirmation de ce que nous avançons
ne nous est-elle pas donnée par la « Solothurn Tageszeitung » qui,
commentant la fusion de l ’ A.F.L. et du C.I.O. aux U.S.A. constate
avec mélancolie que non seulement la bourgeoisie américaine
voit se dresser devant elle un mur formé par ces deux grandes
fédérations, ma1s qu’elle perd encore le bénéfice des divisions
qui opposaient ces dernières.

C’est le mérite des ouvriers qui, placés au bas de l’échelon social,
ont su les premiers engager la lutte pour la défense des
intérêts communs en engageant des actions communes, et ont ainsi
décillé les yeux des employés les pus clairvoyants en leur montrant
où étaient leurs propres chances de salut .

Le renforcement des organisations d’employés qui, toujours plus
nombreux, se rendent compte de la duperie des « Amicales d’entreprises »
est un signe heureux de cette évolution, et montre que
les travailleurs intellectuels ont su tirer leur profit de l’ action
syndicale ouvrière, non seulement par les répercussions
matérielles que cette action a eues pour eux, mais aussi et surtout
par les enseignements qu’elle leur a prodigués.

Si la main que nous avons en maintes occasions tendue à nos collègues
employés et à leurs organisations n’a pas toujours été
serrée, ou si elle l’a été avec hésitation, c’est parce que ce
geste était en avance sur leur propre évolution, leur entendement en matière de coopération syndicale avec d’autres secteurs de salariées .

C’est pourquoi la main qu’à son tour nous tend René Lachenal, au
nom de la Société Suisse des Commerçants, en vue d’une collaboration
étroite et permanente, sera serrée avec une grave émotion
parce que nous sommes conscients de l’importance historique que
revêt cet événement pour le mouvement syndical de notre pays. Bien sûr qu’une hirondelle ne fa1t pas le printemps, mais elle l’annonce quand même. Si nous rapprochons cette initiative avec
l’heureuse collaboration enregistrée à plusieurs occasions avec
nos collègues de la fonction publique et de l’association des
Commis de Genève, ainsi qu’au rapprochement de l’U.S.S. avec
la Fédération Suisse des Employés, nous sommes bien obligés de
constater que l’interdépendance des intérêts des travailleurs
en faux col ou en salopette est reconnue par eux, et c’est là
ce qui est important.

Nous sommes parfaitement conscients que des intérêts puissants
vont s’efforcer de contrarier l’action de regroupement qui se
prépare . Nous savons aussi que les survivances d’un passé
peuplé de préjugés pourront créer des lézardes dans l’édifice que nous créerons en commun, ma1s nous sommes aussi absolument
certains que, soutenus par la conviction d’être sur la
bonne voie, les militants les plus clairvoyants de nos organisations
sauront, chaque fois, réparer la brèche et consolider
les liens de fraternité entre salariés du bureau et de l’atelier.

Nous sommes aussi entièrement de l’avis de René Lachenal que
la clarté doit présider à ce travail en commun, et nous pourrons
être plus explicites que notre collègue de la Société Suisse des
Commerçants quand il écrit :

« De toute évidence, le rapprochement des forces ne peut s’opérer
que sur le plan économique. C’est en qualité de producteurs et
de consommateurs que peuvent s’allier les salariés groupés autour
de leurs associations professionnelles, politiquement et professionnellement
indépendantes. Pour qu’une telle alliance soit acceptée,
il serait indispensable de lui fixer des objectifs
précis et limités. Charbonnier est maître chez soi. Une collectivité
n’a pas à s’immiscer dans les affaires des gens d’une
profession sinon pour leur manifester une utile sympathie. »

C’est l’évidence même ; l’important n’est-il pas que l’unité
d’action entre employés et ouvriers soit créée.

La recherche des conditions permettant de la réaliser n’a-t-elle
pas plus de valeur que la constatation des cas où elle ne peut
ou n’a pas de raison de s’exercer.

Or, le patronat et les classes possédantes nous ont donné,
nous donnent et nous donneront suffisamment d’occasions de
nous entendre. C’est pourquoi il nous appartient de donner
une réponse positive aux espoirs des travailleurs de notre petite république qui, minés par les divisions idéologiques, aspirent à voir se réaliser un front commun des salariés, réalisant
un maximum d’efficacité.

Et nous ne les décevrons pas.

Eugène SUTER



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