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Paru dans le Temps le 21-09-2006

Le malaise de l’école, c’est la crainte de l’avenir

jeudi 21 septembre 2006 par Claude REYMOND

Le malaise de l’école, c’est la crainte de l’avenir

La guerre de tranchées sur les notes s’explique par la dramatisation des enjeux de l’école dans une société de compétition exacerbée.

Ariel Herbez
Jeudi 21 septembre 2006

Que cache ou qu’occulte le débat sur les notes à l’école primaire qui enflamme Genève ? Pour Charles Magnin, professeur en histoire de l’éducation à la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation, et Christian Muller, assistant, qui termine une thèse sur l’histoire de l’école obligatoire à Genève au XXe siècle, en réclamant des notes au primaire, en prônant le redoublement, on ne demande paradoxalement pas à l’école de changer, on lui demande simplement d’être « sévère mais juste », sans que cela n’ouvre le moindre débat sur la qualité ni la pertinence des savoirs. Pour eux, si on n’a plus confiance dans l’école, c’est qu’on n’a plus confiance dans l’avenir.

Le Temps : Pourquoi une telle crispation dans ce débat sur les notes ?

Charles Magnin : C’est qu’il fait partie d’une guerre plus générale autour de la globalisation ou de la mondialisation et de leurs conséquences, dont surtout l’exacerbation de la compétition entre les individus. L’école est prise dans ce débat parce qu’elle est considérée, et c’est d’une certaine manière une victoire pour elle, comme le système qui distribue les places dans la société, qui légitime les situations socio-économiques des individus au terme de leur formation. Les enjeux de l’école sont donc dramatisés et, c’est ce qui est nouveau, dès l’école primaire. On assiste à une hypervalorisation des résultats scolaires, qui sont ressentis comme très prédictifs des statuts sociaux et professionnels des gens. C’est encore renforcé par le fait que, contrairement aux années 60, tout le monde est très inquiet sur l’avenir, et surtout sur l’avenir de ses enfants, dans une société perçue comme de plus en plus dure.

Dans ce contexte, pour leurs partisans, les notes sont justifiées par la nécessité de confronter les enfants au principe de la dure réalité du monde économique qui les attend. Ce qui est étonnant, c’est que cela touche désormais les enfants dès leur plus jeune âge, on ne fait plus la différence entre un enfant de moins de 10 ans et un adolescent de 15 ans. Il n’y a plus de sanctuarisation de l’enfance.

- Mais le rôle de l’école n’est-il pas de préparer les enfants à la société qui les attend ?

C. Ma. : Il faut répéter que le débat porte sur l’école primaire, ce que tout le monde a tendance à oublier. Mais la névrose centrale de notre société est de se dire qu’on ne s’en sortira qu’avec plus de compétition acharnée. Je commence souvent mon cours en affirmant qu’aujourd’hui, c’est au jardin d’enfants déjà que les parents se demandent si leur enfant fait bien ce qu’il faut pour obtenir un jour le titre de docteur. C’est un usage totalement privé, individualiste de l’école, mais si l’école entre dans cette logique, elle met la société en danger. Car toute l’histoire de l’école publique, celle qui a été créée par les radicaux au XIXe siècle, a été construite pour renforcer le régime de la démocratie, dans une logique d’élévation du niveau moyen de formation et d’une production de compétence sociale collective. Cette évolution a abouti dans les années 60, avec la démocratisation des études, à une victoire, celle de l’appropriation par tous, à gauche comme à droite, de la conviction que plus les individus sont formés, et plus ils sont nombreux à être formés, mieux la société se porte.

L’école primaire n’a jamais eu pour mission de produire des élites économiques et un petit nombre d’éléments particulièrement performants, sa mission essentielle, de tout temps, a été d’être le lieu où se fabrique le contrat social. L’école peut très bien répondre aux besoins de la société sans les limiter à la notion de compétitivité : par exemple en cherchant à donner la possibilité à tout le monde de trouver une place sur le marché du travail. Une grande proportion de jeunes, on parle souvent de 20%, sont aujourd’hui dans une situation précaire par rapport à leur capacité à entrer sur le marché du travail : c’est aussi une des fonctions fondamentales de l’institution scolaire, quoi qu’on en dise, de les aider. Cela ne veut pas dire qu’on ne va pas travailler avec les bons élèves, mais cela illustre la responsabilité politique et sociale de l’école. C’est une responsabilité ancienne, sur laquelle tout le monde était d’accord, mais c’est peut-être ce consensus qui est en train de changer.

- N’est-ce pas parce que l’idée se répand que le niveau scolaire baisse et que l’école faillit à cette tâche ?

Christian Muller : C’est le contraire. Globalement, depuis l’introduction de l’école obligatoire, le niveau de formation des individus monte constamment. Le nombre d’années passées à l’école augmente de génération en génération. Quand, à la fin du XIXe siècle, on réalise que la deuxième industrialisation ne peut être soutenue qu’avec une main-d’œuvre plus qualifiée et que la Confédération, notamment, développe la formation professionnelle et l’apprentissage, cela a rapidement pour effet, dans la première partie du XXe siècle, que la majorité des individus, environ le 50%, atteignent le niveau de l’apprentissage et que ceux qui n’ont pour seul bagage que la scolarité obligatoire diminuent fortement.

A partir de 1935 environ, on assiste à un début de « massification » de l’enseignement secondaire inférieur (c’est-à-dire que plus de 50% des élèves d’une volée entrent dans ce type d’enseignement), dans un système qui, à l’origine, réservait l’accès au secondaire à une minorité d’individus. Ce phénomène conduit, dès le début des années 50, la majorité des élèves à quitter l’école encore plus tard, à partir du secondaire obligatoire. Enfin une dernière époque, à partir des années 60, sera celle de la « massification » de l’enseignement post-obligatoire, après 15 ans, qui va s’accompagner d’une réduction de l’échec, soit du retard scolaire. Plus de 60% des élèves avaient au moins une année de retard à 15 ans, mais ce retard va fondre très vite, en même temps que l’enseignement post-obligatoire va se remplir.

C. Ma. : Quand on se plaint que les élèves qui entrent en apprentissage n’ont plus le niveau requis, ce n’est pas que le niveau baisse, c’est qu’on ne recrute plus les mêmes : ceux qui cherchent un apprentissage aujourd’hui ne l’auraient pas fait naguère, ils seraient entrés immédiatement sur le marché du travail à 15 ans, sans formation, c’était facile, cela ne posait aucun problème. Les autres, tous les autres, sont désormais plus haut dans le système scolaire.

C. Mu. : Il y avait alors un certain nombre d’emplois subalternes qui n’existent plus. Mais c’était des emplois qui permettaient malgré tout à certains de progresser professionnellement en dehors du système scolaire. Celui qui était engagé à l’usine comme manœuvre pouvait, selon la conjoncture et son intérêt, devenir tourneur, par exemple. Cela fait cinquante ans qu’on dit que les apprentis n’ont pas le niveau : c’est que plus on avance dans le siècle, moins les bons élèves issus des classes populaires vont en apprentissage ; ils restent à l’école. L’apprentissage va très vite se dévaloriser à Genève. Cela veut dire qu’il s’est produit un changement de mentalité majeur en un siècle : pour l’ensemble de la société, une plus longue fréquentation de l’école est devenue quelque chose de positif, une ressource permettant d’accéder à des avantages sociaux, en termes d’emploi notamment. Lors de l’introduction de l’école obligatoire en 1872, il a fallu se battre pour l’imposer, bien des parents ne voulaient pas envoyer leurs enfants à l’école. Et quand la durée de la scolarité a été prolongée, en 1911, puis en 1933, il y a encore eu des problèmes, alors qu’aujourd’hui, tout le monde veut que les enfants aillent à l’école, et demain dès 4 ans. Quel retournement !

- N’empêche que bien des parents, et des enseignants, redoutent que les compétences très hétérogènes des élèves tirent le niveau des classes vers le bas, et réclament donc le redoublement.

C. Ma. : Une des raisons pour lesquelles on a voulu en finir avec l’échec scolaire à l’école primaire, et donc avec le redoublement, c’est qu’il a pris une valeur de pronostic d’autant plus forte que la scolarisation s’allongeait. Plus il devenait rare, plus ceux qui étaient en échec allaient effectivement connaître un destin scolaire, et donc social, négatif. Pendant la campagne, on a souvent confondu la règle et l’exception : l’exception d’un élève pour qui un redoublement aura été utile cache la règle qui veut que pour la plupart des cas, un redoublement fait dire que l’enfant ne va pas réussir. La bataille pour l’élévation du niveau moyen de formation des gens est une bataille qui exige de tenir les élèves le plus longtemps possible ensemble, dans une même filière, avec des aides différenciées ; c’est le seul moyen pour atteindre cet objectif. C’est d’ailleurs la logique finlandaise, qu’on cite tant en exemple. A l’école primaire, sanctionner l’échec par le redoublement n’empêchera pas que votre enfant en 5e primaire se retrouve avec des élèves redoublant leur 5e, donc l’hétérogénéité de la classe va subsister : on n’est pas au primaire dans la situation du post-obligatoire et des sections.

Par ailleurs, c’est vrai, nous nous retrouvons sans doute dans une époque où le corps enseignant primaire doit faire face à des publics socialement et culturellement plus hétérogènes que durant les Trente glorieuses. Quand on étudie le début de l’école obligatoire, ce qui est frappant, c’est de voir l’importance de la fonction sociale d’éducation que l’école assumait face aux enfants de la classe ouvrière. Elle était éducatrice de l’hygiène, de la santé, de la propreté, de l’habillement, du langage, et cela allait de soi. Petit à petit, un certain nombre de ces valeurs ont passé dans la société, et l’école n’a plus guère eu qu’à transmettre du savoir, parce qu’une certaine homogénéité sociale s’était constituée, grâce à son travail.

Aujourd’hui, l’école va devoir peut-être de nouveau consacrer une partie de son énergie à intégrer dans le flux social des franges de la population qui se retrouvent dans des situations très problématiques, et cela sans brader la notion d’excellence de l’enseignement. Je crois que le conseiller d’Etat Charles Beer l’a bien compris et prend au sérieux les difficultés spécifiques d’une partie des élèves quand il donne plus de moyens à certaines écoles.

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