Comité d’organisation du 1er Mai

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Contribution littéraire pour le 1er Mai 2012

jeudi 12 avril 2012 par Claude Reymond

Berne, avril 2012

Lara Stoll

Le voilà debout sur le ring, dressé sur des jambes maigres et chancelantes qui disparaissent dans une culotte de peau trop étroite ; c’est l’euro, ou plutôt la pièce d’un euro, car la devise fragilisée n’a pas pu sacrifier davantage aujourd’hui.
Son adversaire : le franc fort. La pièce d’un franc, avec son diamètre de 23,2 mm, est certes plus pe-tite, mais elle se montre néanmoins confiante en elle-même, comme son éclatante Mère Helvétie, dans son vêtement en cupronickel « sur nos monts quand le soleil », et elle monte sur le ring pleine d’assurance.
Malgré leur avantage physiologique, les ions nickel de la monnaie européenne hésitante tremblent comme une feuille.

La tragédie aux poings fermés ne dure pas longtemps, le monnaie européenne gît sur le sol le nez en sang et râle : « Un parachute de sauvetage, un parachute de sauvetage ! » Mais Merkel, la ring girl, n’a avec elle qu’une poignée de brassards jaunes pour jeunes nageurs.

On peut à peine supporter de voir ce spectacle, et ainsi la Banque nationale suisse, endossant le rôle d’arbitre, fait signe d’interrompre le combat. « Ce n’était pas loyal ! » Pour une fois, notre BNS d’habitude si réservée a effectivement raison, et elle accorde à l’euro le renfort incroyablement consistant de 20 centimes ! C’est de la folie ! Un tournant historique ! Un franc contre 1,20 euro, mais ça va changer le monde, ça va tout régler, ça va... Oh zut, l’euro est de nouveau à terre, c’étaient probablement des centimes grecs.

Mais il n’y a plus rien à faire, car le franc fort éclate de santé et prospère aussi en dehors de la zone de combat rapproché et montre à tous les autres à quel point ils n’ont aucune chance et sont dépourvus de ressources. Les touristes étrangers ont bel et bien peur de lui et de sa « force », ils préfèrent rester à la maison et faire de la luge sur le petit monticule du jardin.

La Suisse est fière de sa monnaie forte et aime aller faire ses achats en Allemagne, empiler dans son caddie des centaines d’emballages très bon marché de saucisses au curry prêtes à consommer et d’Oursons d’or, car c’est finalement un sentiment incroyablement agréable de faire ses achats à des prix tellement avantageux, pas vrai ? Mais attention !

Un jour, le franc fort va nous coûter très cher. Prenons les stations de ski, à qui les employés au tra-vail sur place vont-ils encore pouvoir servir du thé au rhum et des grogs ? ! On va vers une énorme catastrophe, ils devront finalement boire eux-mêmes tout l’alcool qu’ils auront acheté ! Bon d’accord, les hôpitaux vont prospérer à cause des nombreuses victimes d’accidents de ski et de luge Arosa dus à l’alcool, mais ce n’est pas non plus la solution ! Certaines entreprises exportatrices ris-quent pourtant elles aussi d’avoir du mal à surnager, parce que personne n’a envie de faire des affaires avec le franc fort. Et même si elles se procurent des matières premières de moindre qualité, donc meilleur marché, pour écouler leurs produits parmi les « victimes de l’euro », notre image en souffrira énormément. Il ne manque plus que Novartis introduise qu’une larme de tisane de valériane dans sa potion de Ritaline pour en arriver à des scénarios catastrophes sans précédent.

D’une part, les enfants hyperactifs continueront, comme s’ils avaient perdu la tête, de se déchaîner dans les salles de classe et ne pourront rien apprendre ou très peu ; résultat : dans dix ans, nous au-rons une jeunesse extrêmement stupide rétive à l’économie. D’autre part, à cause de ces trépignements continuels, les enseignants tomberont gravement malades, victimes de burn-out, et qui alors financera tout cela, hein, qui ? Il faut se mettre à y réfléchir dès à présent et pas seulement quand le drapeau suisse ne pourra plus se permettre le rouge et hissera le blanc uniforme en signe de capitula-tion. Mais l’Helvète, il n’a presque jamais le temps de réfléchir à tout cela, il n’a pas non plus le temps de prendre six semaines de vacances, pas vrai ? Le 1er Mai, le jour de la fête du travail, on pourrait cependant y réfléchir – car cette journée est faite pour cela, pour réfléchir et passer à l’action, afin que personne ne se fasse écraser.