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Du danger d’assimiler l’antisionisme à l’antisémitisme

lundi 11 mars 2019

paru dans Le Temps du 6 mars 2019

Le mépris de l’autre du fait de sa race ou son appartenance ethnique est d’abord stupide, traduisant la vanité de celui qui l’exprime pour sa propre condition, puis abominable quand elle se manifeste par des violences physiques ou verbales. Tout au long de l’histoire, des Juifs ont été victimes de telles violences, avec le sommet de l’horreur qu’a constitué la politique d’extermination pratiquée par les Nazis. Il est donc essentiel de combattre avec toute son énergie les regains d’antisémitisme que l’on constate dans plusieurs pays.

C’est en revanche un mauvais service que l’on rend à cette lutte de vouloir assimiler le rejet de la doctrine sioniste à antisémitisme, comme cela a été fait dans une opinion exprimée dans ce journal (Le Temps) et comme on envisage de le faire en France. Le droit au retour du peuple juif dans la terre de ses ancêtres repose sur des mythes et n’a aucun fondement en droit international. La lecture d’un auteur que l’on ne peut guère soupçonner d’antisémitisme puisqu’il s’agit d’un professeur d’histoire israélien qui enseigne à Tel-Aviv, Shlomo Sand, est essentielle pour tous ceux qui s’intéressent au problème*.

Shlomo Sand démontre qu’il n’y a pas.eu d’exil global de toute la population juive de Palestine ; que les Juifs qui se sont implantés dans diverses régions du monde ont longtemps suscité des conversions à leur foi et engendré des communautés juives locales qui n’avaient aucun lien avec la Palestine ; que de nombreux Juifs exilés se sont fondus dans l’endroit de leur exil et se sont convertis à d’autres religions. Parler de race juive ou de peuple juif n’a donc aucun fondement sérieux. Quant aux frontières de la « terre d’Israël » selon la doctrine sioniste, elle a fait elle aussi l’objet de manipulations démontrées par Shlomo Sand. Enfin, sur le plan du droit international, c’est la conjonction d’un territoire, de la population qui Y vit et de l’autorité effective qui s’y exerce qui donne la légitimité à un Etat et pas un lien entre un territoire et une population qui y aurait vécu dans un lointain passé. On devrait, sinon, rendre aux « Indiens » la terre d’Amérique.

En réalité, c’est dans une large mesure l’antisémitisme qui a soutenu le sionisme. Si Balfour a fait sa fameuse déclaration sur la création d’un foyer juif ; c’était aussi pour restreindre en Grande-Bretagne une immigration juive que les Américains ont, quant à eux, interdite dès 1924. Et c’est aussi pour se débarrasser d’u !n problème d’antisémitisme bien réel qui les minait et pour se racheter une bonne conscience à la suite dé leur implication dans les abominables persécutions de la Deuxième Guerre mondiale ou leur passivité à l’égard de celles-ci que de nombreux Etats ont soutenu la création de l’Etat d’Israël sur un territoire occupé par des Palestiniens : sionisme et antisémitisme ne sont pas antinomiques.

Outre de se voir accuser d’antisémitisme, celui qui exprime des doutes sur la doctrine sioniste doit faire face à un autre risque, celui d’être mis sans nuance dans le camp de ceux qui continuent de contester l’existence même d’Israël. Il s’agit de ne pas tomber dans ce piège et d’affirmer sans ambiguïté que l’on peut refuser la doctrine sioniste, comme le font d’ailleurs de nombreux Juifs, même en Israël, sans contester l’existence d’Israël comme un Etat à part entière ; reconnu par la communauté internationale.

Mais cet Etat a des frontières reconnues et l’on ne saurait tolérer de sa part plus que de tout autre l’extension de celles-ci et l’occupation de territoires· sous de fallacieuses références à l’histoire. Toute modification de frontière ne peut se faire qu’avec l’aval de la communauté interniationale, qui est hélas par ailleurs bien loin de faire ce que l’on pourrait espérer d’elle dans la recherche d’une solution au problème israélo-palestinien.

Pour l’heure, gardons-nous de créer la confusion entre ceux qui n’adhèrent pas à la doctrine sioniste et ceux qui commettent des actes ou expriment des opinions antisémites. Il y a un peuple israélien, très dynamique quoique encore très hétérogène et loin d’être à l’abri du racisme en son sein, et il y a un peuple suisse dont font partie à part entière des personnes de confession juive. La notion de peuple juif jette un trouble sur cette réalité et il s’agit avant tout de s’unir dans la lutte contre la résurgence de l’antisémitisme, en Suisse comme ailleurs ; quelle que soit sa position quant à la doctrine sioniste.

YVES SANDOZ
PROFESSEUR HONORAIRE
DE DROIT INTERNATIONAL HUMANITAIRE

*« Comment le peuple juif fut inventé », Fayard 2008 ; « Comment la terre d’Israël fut inventée », Flammarion 2012.



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