Communauté genevoise d’action syndicale

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Le gagnant n’est pas forcément connu d’avance

mardi 31 mai 2016 par Claude REYMOND

Prise de parole de Paolo Gilardi au nom du Comité unitaire des services publics lors de la manifestation contre l’austérité qui s’est tenue le 28 mai à Genève

« Il existe bel et bien une guerre des classes, mais c’est ma classe, la classe des riches, qui fait la guerre et c’est nous qui la gagnons ». C’est en ces termes que s’exprimait en 2005, Warren Buffet, l’un des hommes les plus riches de la planète.

Ce ne sont pas les chiffres qui le démentiront puisque, par exemple, aux Etats Unis, ce sont 1% de la population qui accaparent 93% de l’augmentation des revenus, laissant les 99% qui restent se partager les miettes. De même, à l’échelle planétaire, la part du PIB représentée par les bénéfices des entreprises ne cesse de croître depuis la fin du siècle passé alors que celle résultant des salaires ne cesse, elle, de diminuer.
C’est une tendance que n’a pas entravée la crise de 2008. Contrairement aux prêches des clercs de la mondialisation, cette crise n’a pas eu les mêmes effets pour tous puisque, en Suisse par exemple, malgré le ralentissement économique et l’augmentation du chômage, la fortune totale déclarée n’a cessé d’augmenter. Elle était de 1433 milliards de francs en 2010 un montant supérieur à celui de 2007, la dernière année avant la crise.

C’est en fait un immense processus de concentration des richesses qui est en cours : ainsi, fin 2014 en Suisse, moins de 5% des contribuables possédaient 62% de la fortune déclarée dans ce pays. Parallèlement, 1,2 millions de personnes, un habitant sur sept, ne possédaient aucun patrimoine !

Concrètement, c’est un immense transfert de richesses qui a lieu : des poches de celles et ceux qui n’ont que leur travail pour vivre –et qui parfois ne l’ont même plus- vers celles des portefeuilles déjà fort bien garnis !

Contrairement à une légende répandue à souhait, ce n’est pas un capitalisme devenu fou, spéculatif, laissant la bride sur le cou des affairistes du sport et du spectacle qui explique ce transfert de richesses. Pour s’en convaincre, il suffit de regarder qui sont les plus riches de Suisse.

Selon le magazine Bilan, 70% des trois cent super-riches ne sont ni des sportifs, ni des artistes, ni des héritiers, mais des cavaliers d’industrie, ou pour reprendre un concept que d’aucuns aimeraient pouvoir dater au carbone 14, des capitalistes. A preuve, l’homme le plus riche de Suisse -il pèse 45 milliards- est le patron d’Ikea, Ingmar Kamprad, suivi par l’industriel saint-gallois Jorge Lemann et par les familles Oeri et Hoffmann, propriétaires de Roche.

C’est donc grâce à l’accentuation de l’exploitation du travail humain, à l’augmentation du temps de travail, à l’intensification des rythmes, à la flexibilité imposée au personnel, aux baisses des salaires, que ces fortunes prospèrent. Ce sont la force physique, les savoirs faire, l’intelligence et la sueur de celles et ceux qui travaillent qui font le bonheur de celles et ceux qui, eux, font travailler leur argent !

Mais c’est aussi à travers la fiscalité que ce transfert des richesses se fait. Après une succession de réformes en faveur des plus riches, c’est à une nouvelle offensive particulièrement destructrice que le parlement fédéral et le gouvernement cantonal se préparent.

Placés devant l’injonction faite par l’Union européenne et l’OCDE de supprimer les « statuts spéciaux », ils en profitent pour élaborer une troisième réforme de l’imposition des bénéfices –et c’est important de souligner qu’il s’agira bien de l’imposition des bénéfices des entreprises- qui constitue un cadeau fiscal sans précédents. C’est ce qu’on appelle la RIE III.

Lors de la dernière réforme du même genre, en 2007, le gouvernement fédéral avait annoncé un manque à gagner prévisible pour les collectivités publiques de l’ordre de 700 millions. A l’arrivée, la perte enregistrée a été de plus de 7 milliards de francs, soit, dix fois plus.

Faut-il s’attendre à un tel facteur de multiplication aujourd’hui avec une estimation officielle du manque à gagner de l’ordre de 2 à 3 milliards ?
Déjà, pour le seul Canton de Genève, on s’attend à des baisses de recettes fiscales variant entre 500 et 1000 millions de francs par an, pour un budget cantonal de l’ordre des 8 milliards.

Ces cadeaux feront certainement le bonheur des grosses entreprises domiciliées à Genève dont le bénéfice en 2015 a légèrement dépassé les 26 milliards de francs : elles paieront un milliards d’impôts en moins !

Par contre, ces cadeaux vont fatalement entraîner une réduction de l’offre de prestations de l’Etat, la détérioration des services publics et des conditions de travail de leur personnel, la limitation des investissements, en matière de construction d’écoles ou de développement des transports publics par exemple…

Et c’est à ce titre qu’un troisième élément de transfert de richesses intervient. La dégradation programmée des services publics et des prestations de l’Etat va inévitablement créer un besoin nouveau.

Par analogie avec l’assurance maladie dont les prestations de base sont systématiquement réduites, un besoin de complémentaires va apparaître : d’assurances complémentaires très chères pour ce qui est de l’assurance maladie, de prestations privées, et payantes, en matière de politique éducative, sociale, de santé ou encore environnementale.

La négociation en cours de l’accord TiSA vise, justement, à créer un cadre « supra-légal » pour que des prestataires de services privés puissent mettre la main sur les juteux marchés de l’éducation, de la santé, dont la valeur se chiffre, à l’échelle planétaire, à des milliers de milliards de francs, de dollars, d’euros…

C’est ainsi de nouveau la majorité de la population qui serait appelée à rentabiliser les investissements privés en trouvant au prix fort dans les écoles ou cliniques privées ce que les écoles et hôpitaux publics n’arrivent plus à fournir !

Ce transfert de richesses ne se fait pas tout seul : il nécessite la modification du cadre juridique, légal, réglementaire. Ce sont les gouvernements et, parfois, les parlements qui s’y emploient. Il en va ainsi de la troisième réforme de l’imposition des bénéfices des entreprises contre laquelle un référendum sera sous peu lancé au plan fédéral et qu’il faudra combattre par un deuxième référendum, cantonal celui-là...

C’est par soucis de prévenir des effets trop brutaux de l’entrée en vigueur de la RIE III en 2019 que le gouvernement genevois avait voulu, en septembre de l’année passée, imposer l’augmentation du temps de travail du personnel de la fonction publique, réduire les effectifs du personnel, ne plus engager qu’à temps et salaire partiel et faciliter les licenciements à l’Etat.

Massive, la riposte du personnel a forcé, au bout de sept jours de grève et d’une dizaine de manifestations, le retrait de ces quatre mesures.

Certes, cela ne nous met pas définitivement à l’abri des attaques du gouvernement. Cependant, l’issue du conflit des mois de novembre et décembre montre que la mobilisation et la détermination des travailleuses et des travailleurs peuvent faire reculer l’adversaire. Et ce n’est pas non plus la victoire de la grève des TPG en 2014 qui nous démentira.

Voilà de quoi repartir de cette manifestation avec la conviction non seulement de notre bon droit, mais aussi du fait que, dans cette guerre des classes, la victoire des riches n’est de loin pas une fatalité. Quoi qu’en dise Warren Buffet...



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