Communauté genevoise d’action syndicale

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Union des syndicats du Canton de Zurich

INTERVIEW AVEC MAMADOU DABO pour le Newsletter de février 2014 du GBKZ

lundi 16 février 2015 par Claude REYMOND

Mamadou Dabo est un activiste syndicaliste du Sénégal. Poursuivi politiquement il y a 15 ans il a dû quitter sa patrie Il y a 15 ans a vécu des années dans différents pays d’Afrique et d’Europe avant d’arriver en Suisse en 2013.


Questions : Björn Resener, traduction et interview avec Dabo en français : Catherine Aubert Barry


Décris-nous tes activités syndicales au Sénégal. Quel était ton travail ? Es-ce qu’il y a des syndicats libres et un droit de grève ?

J’ai travaillé à partir de 79 dans la construction et me suis syndiqué dans l’BTB (Bâtiment et Bois) qui faisait partie de l ‘UTLS (Union des travailleurs libres du Sénégal). En 83 on a organisé un congrès des travailleurs du bâtiment et du bois. Le secrétaire général avait perdu la confiance de la base et on m’a proposé comme nouveau secrétaire général. J’avais alors 23 ans et j’ai d’abord refusé par manque d’expérience. Mais on m’a répondu que personnne ne naissait avec de l’expérience. J’ai été nommé par les délégués présents. La moitié des délégués présents étaient membres du parti de l’indépendence et du travail PIT (parti de l’indépendence et du travail), un parti considéré alors comme communiste. A partir de là j’ai quitté le chantier et je travaillais à Dakar et on m’a envoyé 25 jours en Union Soviétique en formation.

J’étais le secrétaire général du BTB à Dakar et j’intervenais quand il y avait des conflits, des litiges ou des problèmes dans les chantiers ou des entreprises. On essayait de résoudre les problèmes à l’amiable, d’éviter les licenciements et on travaillait avec l’inspection du travail. Comme problèemes je citerais des patrons qui refusaient de payer les frais de transport qui devaient être payés si les ouvriers habitaient à plus de 3 km de l’entreprise ou si les ouvriers n’étaient pas payé selon leur qualification ou catégorie. Quand on n’arrivait pas à se mettre d’accord on allait parfois au tribunal ou on organisait des sit-ins et la grève était toujours seulement la dernière arme quand les négociations et expressions de mécontentement avaient échoué. Avec le temps notre syndicat s’exprimait aussi sur des problèmes politiques et sociaux dans notre pays surtout sur les mesures d’austérité qui étaient, elles pour la plupart en relation avec les lois dictées par la banque mondiale et le Fonds monétaire international.

Officiellement le droit de grève existait dans le code du travail mais il n’était pas appliquable. Et notre syndicat le UTLS était illégal, il était toléré mais ne pouvait pas officiellement participer au premier mai et était considéré comme communiste. Comme nous étions lié au PIT, cela a un peu changé quand celui-ci a participé au gouvernement en 1995. Avant l’indépendence il n’y avait eu qu’un seul syndicat le CNTS (Confédération nationale des Travailleurs du Sénégal) qui était le syndicat de l’Etat. Nous on disait : La grève n’est pas légale si on perd mais devient légale si on réussit. Une grève perdue pouvait signifier des licenciements massifs, de la prison pour les activistes.

Pourquoi as-tu dû fuir de ta patrie. Pourquoi est-ce que tu étais poursuivi ?

Moi je viens du sud, de la Casamance où il y a eu un mouvement indépendantiste (MFDC mouvement des Forces démocratiques) assez fort pendant un certain temps. Moi je recrutais secrètement des membres pour cette organisation. Comme je savais bien parler on peut dire que mon arme était la parole et j’expliquais pourquoi les Casamançais en réalité n’étaient pas sénégalais. En 99 une liste des activistes est tombée dans les mains du gouvernement. Je risquais donc la prison ou la mort car pendant un certain temps il y avait presque une situation de guerre civile en Casamance. C’est à ce moment que j’ai quitté mon poste et mon pays et que ma longue période de vie inofficielle dans différents pays de l’Afrique ensuite de l’Europe a commencé. Mais je me suis aussi détaché du MFDC dont je n’approuvais plus la politique. Depuis 15 ans je n’ai plus rien à faire avec eux.

Par ma mère je savais le portugais et ai vécu un certain temps en Guinea Bissao et ai fait différents travaux pour gagner de l’argent. J’ai même cherché et trouvé de l’or !

J’essayais toujours d’envoyer de l’argent à ma famille pour mes trois petits enfants. Je vivais surtout dans la brousse. A cette époque je ne savais pas que l’asyle politique existait et que j’aurais pu présenter une telle demande.

Les nouvelles sur des noyés aux frontières externes de l’Europe se multiplient régulièrement. Est-ce que ton voyage pour l’Europe était aussi aussi dangereux/aventureux ?

Pour venir en Europe nous avons trouvé un bateau italien qui devait retourner en Italie pour être réparé. Nous étions dix personnes à être dans ce bateau officiellement comme marins pêcheurs (chacun avait payé 3000 Euros) et effectivement pendant le voyage on pêchait des poissons comme nourriture pour l’équipage. C’était en 2008. Arrivés, moi je suis parti dans une voiture frigo qui partait pour la France et finalement je suis arrivé au Portugal où j’avais des amis. Plus tard j’ai vécu en Espagne où quelqu’un m’a parlé du droit d’asile et m’a conseillé de tenter ma chance en Suisse. Un jour j’ai eu l’argent nécessaire et j’ai acheté un billet de train et en traversant la France je suis entré en Suisse sans aucun contrôle de douane.

Tu es venu il y a 20 mois à Zurich. Comment vois-tu la situation des requéreurs d’asyle ici ?

Je croyais que la Suisse était un état de droit mais effectivement elle renvoie tous les Africains de l’Afrique de l’Ouest. Elle considère surtout les Eritréens, les Somaliens et les Tibétans. La Suisse soutient parfois aussi des présidents africains au pouvoir. Mais quand ceux-ci perdent le pouvoir elle commence à parler mal d’eux.

Peux-tu nous dire quelque choses sur les conditions de travail de travailleurs ayant un statut précaire und provisoire ?

Ils sont à la merci des patrons qui profitent d’eux. Ils notent que la moitié des heures qu’ils ont effectivement travaillé. Il n’y a pas de contrôle de la part des autorités. Un exemple est l’entreprise chargée de nettoyer chaque nuit tous les MC Donalds de la région de Zurich. Ceux qui réclament sont immédiatement licenciés. D’ailleurs les contracts ne sont qu’oraux.

On va bientôt t’expulser, parce que la Suisse consdère le Sénégal comme étant sûr. Qu’est-ce qui t’attend là-bas ? As- tu déjà des projets d’avenir ?

J’ai peur de retourner et de finir en prison ou tué. Mais après tant d’années de précarité j’ai envie d’essayer une nouvelle existence. Je retourne dans mon petit village perdu de Casamance et je ne veux plus m’occuper de politique et me vouer à la pisciculture. Il y a eu deux gouvernements différents depuis mon départ. A côté de la peur, j’ai beaucoup d’espoir.

Merci beaucoup pour cet interview.



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