Communauté genevoise d’action syndicale

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votation du 24 septembre 2006

Raz-de-marée pour le retour des notes

lundi 25 septembre 2006 par Claude REYMOND

LE COURRIER
LUNDI 25 SEPTEMBRE 2006

Raz-de-marée pour le retour des notes

ÉCOLE PRIMAIRE GENEVOISE • L’initiative de l’Arle a obtenu un score historique :
76% de Genevois-es ont soutenu ce texte. Le contre-projet de l’Entente bourgeoise,
élargie à l’UDC, obtient une large majorité mais le peuple lui préfère l’initiative.

PHILIPPE BACH

Une Berezina, selon les intervenants
les plus remontés, un dimanche historique,
pour les voix plus modérées.
L’initiative de l’Association refaire l’école
(Arle) a été acceptée hier par
76% des Genevois-e-s (soit 90 352
« oui » contre 28 953 « non »).
Un score écrasant, donc. L’initiative
de l’Arle dépasse les 60% dans
tous les arrondissements électoraux,
qu’il s’agisse de la Ville de Genève ou
de la campagne. En revanche, un clivage
gauche-droite subsiste au niveau
des taux d’acceptation. Il n’est
« que » de 61% aux Pâquis, contre 87%
à Cologny, pour prendre les extrêmes.
Mais, même en Ville, la somme
des arrondissements place le
« oui » à 72%.
On relève également que la
gauche a « perdu » les villes périurbaines
qui votent parfois progressiste :
des urnes de Lancy, Vernier, Meyrin
ou Versoix sortent des scores supérieurs
à la moyenne cantonale. Il est
bien possible que l’Arle ait su capter et
capitaliser sur les angoisses d’une
classe moyenne déstabilisée par la
crise économique.
La carte de l’apaisement
Les résultats sont en revanche davantage
conformes au clivage
gauche-droite pour ce qui est du
contre-projet que le Parti libéral était
parvenu à imposer au bloc bourgeois.
Il est ainsi repoussé dans les arrondissements
rouges de la Ville
(Cluse-Roseraie, Mail-Jonction ou
Pâquis), qui refusent ce texte avec
des taux aux alentours de 55% de
« non ». Reste que, là aussi, les villes
périurbaines se singularisent en acceptant
toutes – parfois de justesse –
le contre-projet.
Enfin, on remarque que l’initiative
de l’Arle obtient une large préférence
par rapport au contre-projet au niveau
de la question subsidiaire (57%
contre 43%). On observe toutefois
une préférence pour le contre-projet
dans les communes traditionnellement
les plus ancrées à droite comme
Cologny, Vandoeuvres ou Corsier.
Du côté des initiants, le ton était
au triomphe hier dans la salle des
Pas-Perdus de l’Hôtel-de-Ville. « J’attends
ce jour depuis quinze ans. » André
Duval, président de l’Arle, souffle
le chaud et le froid. Vis-à-vis de l’autorité
et plus particulièrement du
chef du Département de l’instruction
publique (DIP) Charles Beer, il joue la
carte de l’apaisement. « M. Beer respectera
la volonté populaire et saura
rebondir en tirant profit de ce vote. »
En revanche, le ton se veut plus revendicatif
lorsqu’il évoque la direction
du DIP, qui a clairement défendu
la réforme scolaire. S’il ne va pas jusqu’à
demander que des têtes tombent,
il estime que « certains cadres du
département ou inspecteurs d’école
devront faire un examen de conscience
et se faire plus discrets. » Et d’estimer
que la voix représentée par l’Arle
devra être prise en compte et intégrée
au niveau de l’administration.
Enfin, admet M. Duval, la jeune
génération des instituteurs et institutrices
est celle qui défend le plus les
principes de la réforme ; ne vont-ils
pas être démotivés ? « Cette génération
d’enseignants a été endoctrinée, et je
pèse mes mots, lors de son passage à la
faculté des sciences de l’éducation. »
D’où sa question s’il ne vaudrait pas
mieux confier la formation d’enseignants
du primaire à une Haute école
spécialisée en pédagogie (HEP).
Triomphe prudent de la droite
Quid de l’avenir ? « Nous avons
éteint le feu qui avait été bouté à
l’école, nous devons maintenant
nous attaquer à la réforme du Cycle
d’orientation », promet M. Duval.
Les partis de droite avaient de
leur côté le triomphe prudent, hier
soir. La plupart se réjouissaient que
l’école ait été dotée d’un cadre très
strict dans lequel parents et élèves
auront plus de facilité à se mouvoir.
Libéraux, radicaux et udécistes ayant
davantage envie de capitaliser cette
victoire et de porter maintenant le
débat sur la question du Cycle
d’orientation.
Olivier Jornot, président des libéraux,
estime également que certains
éléments du contre-projet – « qui ont
reçu hier un plébiscite populaire » –
méritent d’être remis sur le tapis.
Enfin, le Mouvement citoyen genevois,
qui ne soutenait que le
contre-projet, annonce par la voix de
Roger Golay son souci quant à un
éventuel démantèlement du rôle

PS:

Chapeau !
« Il est habile de rendre responsables du blocage ceux-là mêmes qui voulaient une école plus juste et efficace. »

Philippe Perrenoud, Sociologue, professeur à l’Université de Genève
Invité de la Tribune de Genève - Publié le 10 octobre 2006

Couper des têtes, trouver des sorcières à brûler, désigner un bouc émissaire, un vieux truc pour détourner l’attention de l’essentiel : le vote du 24 septembre n’apporte aucune solution aux problèmes qui ont, en 1994, déclenché la rénovation de l’école primaire : trop d’échecs, trop d’inégalités, des redoublements inutiles, des élèves qui passent au secondaire sans maîtriser les bases essentielles.

Ce qu’on feint de découvrir aujourd’hui et qu’on impute à la rénovation était connu en 1990, bien avant que PISA le confirme, et appelait des changements. On lit aujourd’hui des plaidoyers pour l’appui pédagogique, comme si c’était la solution d’avenir, alors que Genève a introduit l’appui dès 1962 au Cycle et dès 1967 au primaire. La rénovation s’ancrait justement sur le constat des limites de l’appui et visait une pédagogie différenciée plus efficace pour les 20% d’élèves en difficulté à l’école primaire. Il n’a jamais été question de laisser chacun avancer à son rythme, mais de proportionner l’investissement pédagogique (et pas le nombre d’années) aux difficultés d’apprentissage. Le reste en découlait : les cycles pluriannuels, une évaluation plus formative, une coopération accrue entre les enseignants.

La question de l’évaluation n’était pas au centre et « notes ou pas notes » n’était pas un enjeu majeur. L’essentiel était et reste que l’évaluation aide à apprendre.

Mais à quoi bon tenter de remettre les choses en perspective dans le climat actuel ? Non contents d’avoir gagné le 24 septembre, les partisans des notes cherchent des coupables, parfois dans une tonalité d’une agressivité indigne du débat démocratique. Ayant pris part à la conception de la rénovation de l’école primaire, je suis l’une des cibles, et avec moi toute la Faculté de psychologie et des sciences de l’éducation. Je pourrais dire :

- Que j’ai été, à la fin de la phase d’exploration, en 1999, totalement écarté du pilotage de la rénovation et que j’ai été en conflit ouvert avec le DIP, en 2000, à propos de la manière de conduire la phase d’extension.

- Que je n’ai, de 1994 à 2006, détenu le moindre pouvoir de décision quant à l’évolution de l’école primaire.

- Qu’il eut été préférable de proposer un projet de loi en 2000, mais que le Grand Conseil pouvait se saisir du problème dès 1994, alors qu’il ne l’a fait qu’en avril 2005, au moment d’opposer un contre-projet à l’initiative.

- Que la rénovation désavouée en 2006 n’a gardé que quelques idées simples de ce que le groupe de pilotage dont je faisais partie (parmi 20 personnes) a proposé en 1999.

- Que la différenciation, notamment, enjeu majeur de la rénovation, a disparu grâce à l’ARLE au profit d’un débat sur les notes.

- Que la Faculté de psychologie et de sciences de l’éducation ne prend pas, en tant que telle, position sur les réformes scolaires et que c’est bien ainsi, ce qui n’empêche pas les enseignants universitaires de s’engager à titre personnel.

- Qu’une cinquantaine d’enseignants universitaires interviennent dans la formation des enseignants, certains favorables à la rénovation, d’autres défavorables, perplexes ou indifférents.

Mais pourquoi le dire si nul n’est prêt à l’entendre ?

Il vaudrait mieux comprendre à qui profitent la dramatisation et le glissement qui, d’un vote sur les notes, objet spécifique, veut faire le signe d’un désaveu global du DIP, du syndicat des enseignants, des méthodes d’enseignement, des programmes, y compris le plan-cadre romand, de la formation des enseignants, de la recherche en éducation.

Tout le monde se réclame de la lutte contre l’échec scolaire et, si l’on prenait les déclarations au pied de la lettre, on pourrait avoir l’impression que les désaccords ne portent que sur la manière d’y arriver.

Cette apparente unanimité cache des désaccords majeurs sur la « gouvernance » et le coût de l’école, sur ses finalités sur le moment la sélection, sur le statut, le salaire et la formation des enseignants, sur la place des sciences de l’éducation et de la recherche dans le pilotage des réformes.

Je ne dis donc pas que les adversaires de la rénovation n’y ont rien compris. Les plus futés ont compris qu’il était temps de tordre le cou à une évolution du système éducatif qui ne sert pas leurs intérêts et parfois dérange leurs convictions.

Il est habile de rendre responsables du blocage ceux-là mêmes qui voulaient une école plus juste et efficace. Chapeau ! Il reste à faire mieux. Rendez-vous dans dix ans ?




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