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Caddie Service, un cadeau aux commerces ?

lundi 18 novembre 2013 par Claude REYMOND

publié par Le Courrier du 18 novembre 2013

PAULINE CANCELA

Les habitués du centre commercial de
Balexert peuvent désormais faire leurs
commissions sans les porter tout en
respectant l’environnement. L’association
Caddie Service, une émanation
du consultant Mobilidée, vient d’inaugurer
son huitième emplacement
après Manor, la Praille ou Eaux-Vives
2000. Depuis 2008, des chômeurs en
fin de droit sillonnent le canton à vélo
électrique pour permettre aux clients
des grands magasins de rentrer léger.
Un service apprécié de la population,
mais moins du syndicat SIT ; il dénonce
une dérive du système des emplois de
solidarité (EdS).

Pour sa coprésidente, Manuela
Cattani, le concept de Caddie Service
est problématique car il s’insère dans
l’économie classique. « Le véritable
intérêt de cette activité est le dumping
salarial », affirme-t-elle. Il n’y a pas de
raison, à son sens, que Caddie Service
recoure à des EDS, une mesure de
réinsertion professionnelle mise en
place par l’Etat il y a cinq ans.

Des commerçants non demandeurs

Ce service de livraison à domicile
profite aux centres commerciaux sans
qu’ils y participent de manière conséquente.
Selon le budget que Caddie
Service nous a fourni, ils contribuent à
hauteur de 9,9% sur un budget annuel
de trois millions de francs. L’écrasante
majorité des coûts (80%) est assumée
par les collectivités publiques, Etat en
tête pour la masse salariale (1,8 million
de francs). Il faut y ajouter les frais
indirects assumés par l’Hospice général,
qui adresse à l’association une
vingtaine de « bénévoles » en activité
de réinsertion (ADR). Puis les clients,
qui payent 5 francs la course pour
deux sacs remplis de victuailles (7% du
total) ainsi que des petits mandats de
livraison externes, pour Espace Terroir
notamment, et une subvention ponctuelle
de la Loterie romande. Caddie
Service est une affaire qui roule, bien
qu’elle soit légèrement déficitaire.

En chiffres absolus, l’apport des
commerces représente donc un peu
plus de 300 000 francs. Une somme
dérisoire selon Manuela Cattani.
« L’association répond à un nouveau
besoin urbain que l’on retrouve dans
l’Europe entière et qui permet de fidéliser
la clientèle des centres commerciaux.
C’est à eux de financer ces vrais
emplois », poursuit-elle.

Le directeur de Caddie Service,
Jérôme Savary, n’est pas contre le principe,
mais il explique que les commerçants
n’ont pas été demandeurs ni
promoteurs de cette activité. « Les milieux
privés n’auraient jamais investi le
moindre sou par eux-mêmes. Nous
avons obtenu cet argent grâce à un
tour de force. C’est peu, mais c’est inédit
 », souligne-t-il. Cela a été possible
grâce à « un travail lent et persévérant
de persuasion » – le contrat avec Balexert,
propriété de Migros, aurait nécessité
six ans de discussions.

Au bénéfice de l’utilité sociale

Les partenariats sont négociés au
cas par cas. Si bien que le tribut des
centres commerciaux n’est pas fonction
du montant de la prestation fournie
par Caddie Service. Ainsi, la direction et les commerçants de Balexert,
qui pèse 457,3 millions en 2012,
mettent 80 000 francs sur la table.
Alors qu’Eaux-Vives 2000, pour la
même quantité de personnel EdS,
paye 12 500 francs en tout et pour
tout. Manor Genève est celui qui
allonge le plus : 90 000 francs par
année pour 10 EdS, 4 ADR et 725 livraisons
chaque mois. C’est d’ailleurs le
site le plus rentable.

La direction du grand magasin, qui
appartient à Maus Frères, est ravie de
ce contrat qui lui permettrait d’augmenter
son chiffre d’affaires. Au point
qu’elle a souhaité étendre les livraisons
au non-alimentaire et demandé à l’association
d’assurer un petit service de
consigne. « Nos ventes ont progressé
grâce à Caddie Service, se félicite le directeur
François Rychen. On note une
augmentation du niveau du panier
moyen lorsque les gens y font appel. »

De quoi faire bondir la syndicaliste :
« J’accepterais que l’on octroie une
subvention pour les aspects écologiques
et sociaux du service, mais je ne
peux pas tolérer que l’on donne des
millions à des groupes privés, qui plus
est sur le dos d’une main d’oeuvre bon
marché et corvéable à merci. » Il faut
changer de point de vue, objecte Jérôme
Savary : « L’argent investi par les entreprises
est un apport net à un service
qui poursuit des intérêts publics importants.
Si l’association n’existait pas,
ces sommes auraient été utilisées à
d’autres choses moins intéressantes
du point de vue de l’utilité sociale. »

Caddie Service offre une activité à
47 personnes en EDS. Ces postes – à
durée indéterminée et financés par le
canton à hauteur de 75% en moyenne
– ont été conçus comme des « tremplins
 » vers le marché du travail. Or, le
taux de réinsertion professionnelle de
la mesure est de 10% seulement, pareil
chez Caddie Service. Jérôme Savary
estime toutefois que le retour à l’emploi
n’est pas l’unique objectif de
l’EdS. « C’est d’abord le retour à une
stabilité. Ce sont des gens durablement
exclus du monde du travail à qui
nous proposons un traitement social
par l’activité. Nous vivons au quotidien
avec des personnes très fragilisées.
On ne sait pas où certaines dorment
la nuit », défend-il. Le directeur
revendique une approche pragmatique.
« Faute de mieux, c’est ça ou l’aide
sociale. »

L’argument a ses limites selon la
coprésidente du SIT, qui fulmine : « S’il
s’agissait de cas sociaux, Caddie Service
ne tournerait pas avec un taux d’encadrement
aussi bas. » Elle en veut
pour preuve qu’il n’y a que deux équivalents
temps plein (trois en 2014)
pour 70 personnes (dont 47 EdS et 23
ADR). « En période de chômage structurel,
n’importe qui arrive rapidement
en fin de droit, il suffit de deux ans. Il
faut arrêter avec le discours du cas social.
C’est le marché du travail qui n’a
pas besoin de ces personnes de manière
durable. » I



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