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Les aventures de Naxoo au pays de Cablecom...

mercredi 16 mai 2012 par Claude REYMOND

publié dans Le Courrier du 15-05-2012

de Pascal HOLENWEG*

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2012-05-15LeCourrier_Les_aventures_de_Naxoo_au_pays_de_Cablecom-re6920.pdf


Le Conseil municipal de la Ville de Genève a renvoyé mercredi à l’examen en commission (des finances, comme si le problème était financier...) une proposition du Conseil administratif de vendre le paquet, majoritaire, d’actions de la Ville dans la société TéléGenève (Naxoo), qui exploite le téléréseau local. On va donc vous écrire ce qu’on n’a pu dire mardi en séance du Conseil, le débat ayant été « accéléré » pour qu’il ressemble le moins possible à un débat...

Résumons : Un téléréseau, c’est un tuyau. Télégenève, c’est le tuyau par lequel passe la télé. C’est donc une infrastructure. Et la question de la propriété de ce tuyau qu’est un téléréseau se pose en des termes qui devraient être plus politiques qu’économiques – un peu comme se pose la question de la propriété des systèmes de distribution d’eau potable (je sais, la comparaison est un peu forcée : on crève vite sans eau, on vit très bien sans télé...) dans les municipalités françaises dans les années 80 et 90 du siècle dernier, lorsque nombre d’entre elles décidèrent de vendre ou d’affermer la distribution de l’eau à des sociétés privées : qu’est-ce qui doit être en mains publiques, qu’est-ce qui peut être laissé (ou remis) en mains privées ?

Est-il, en l’occurrence genevoise, judicieux de se défaire du contrôle (au moins théorique) d’un réseau de communication quand on sait que l’importance de ces réseaux, et donc de leur propriété, et donc de leur contrôle politique, ne va cesser de s’accroître ?

La proposition de la Municipalité (de gauche) de Genève est une proposition de privatisation. Non pas de privatisation d’une entreprise publique, puisque Télé-genève n’est pas une entreprise publique, mais une privatisation du paquet majoritaire d’actions dont dispose la Municipalité dans une société qui n’a tenu que parce que la Municipalité l’a soutenue. Une telle justification peut parfaitement se justifier en pure logique économique, et
en pure logique d’entreprise. Mais c’est en termes politiques qu’il faudrait commencer par la justifier et, pour cela, répondre à une première question : Naxoo remplit-elle ou non une « mission de service public » ? Si c’est non, rien n’empêche d’en vendre les actions si cette vente a des avantages pour la municipalité... mais si c’est oui, si la « mission » de l’entreprise est une « mission de service public », même assumée par une entreprise « mixte » ?

C’est une histoire de tuyau, donc, qu’on vous raconte là : qui doit être propriétaire du tuyau (le téléréseau) par lequel passe la télévision en Ville (et dans quelques autres communes) ? Et qui doit décider de qui doit être propriétaire ? La « mission » du service public n’est certes pas de déterminer le contenu de ce que le câble (ou la fibre optique) transmet, mais elle est de garantir cette transmission, et de la garantir à toute la population. Or seul un service public, ou à tout le moins une entreprise en mains publiques, et totalement en mains publiques, peut donner cette garantie – une entreprise privée ne la donnera que tant qu’elle gagnera quelque chose, financièrement, à accomplir cette tâche.

On nous dit aujourd’hui que l’avenir n’est plus au câble (et donc à Naxoo), mais à la fibre optique (et donc aux SIG et à Swisscom) et aux opérateurs capables de proposer le « triple play » (télévision+téléphonie+internet). Mais on nous le dit sur le même ton empli d’une absolue certitude qu’on nous dit que l’avenir n’est plus au livre, mais aux liseuses électroniques... doit-on en déduire qu’il faille vendre les bibliothèques municipales et refuser de soutenir les librairies indépendantes ?

On communique de moins en moins par lettres sur papier et de plus en plus par messages électroniques – en déduit-on que La Poste doit cesser de distribuer le courrier ? Les trois quarts de la population adulte ont au moins un téléphone portable – en déduit-on que Swisscom
doit abandonner les lignes fixes ?

L’apparition d’un nouveau medium doit-elle avoir pour conséquence de ranger les précédents dans les collections patrimoniales, et l’évolution rapide des technologies de communication doit-elle, forcément, pousser à abandonner « au plus offrant » la maîtrise des réseaux précédents, mais qui n’en assurent pas moins à toute la population, et en particulier à la plus âgée, à la plus pauvre, à la moins « connectée » l’accès à l’information – c’est-à-dire à un droit fondamental ? En réalité, les moyens de communication ne se substituent pas les uns aux autres, mais s’ajoutent les uns aux autres : l’écrit n’a pas tué l’oral, l’imprimerie n’a pas tué l’écriture manuscrite, la radio n’a pas tué l’imprimé, la télévision n’a pas tué la radio, l’internet n’a pas tué la télévision, le téléphone portable n’a pas tué le téléphone fixe... et la fibre optique ne rend pas le câble inutile...

Qu’attend-on d’un service public (d’une entreprise publique, ou, en l’occurrence, majoritairement en mains publiques) ? Qu’il coure après l’innovation technologique (en se faisant d’ailleurs des illusions sur ses avantages) ou qu’il assure une prestation essentielle, correspondant à un droit fondamental – le droit à l’information, dans le cas précis ?

C’est ce qu’assure le réseau câblé de la Ville. On n’en attend pas qu’il assure l’accessoire, le surplus, l’option additionnelle, l’internet à haute vitesse décoiffeur de geeks, de la même manière, si l’on ose cette comparaison, que la voirie municipale doit assurer l’enlèvement des ordures ménagères, pas la poutze des appartements. Et c’est ce principe-là, celui de la prestation essentielle, basique, celui du « service universel », qui peut justifier le maintien de Naxoo en mains majoritairement publiques. Qui contrôle le tuyau contrôle le flux. Et il vaudra toujours mieux que cela soit une collectivité locale et démocratique, plutôt qu’une multinationale.

* Conseiller municipal plus ou moins socialiste en Ville de Genève.



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