Communauté genevoise d’action syndicale

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Article publié par « Le Courrier » dans la rubrique Contrechamp, vendredi 3 juillet 2009 c

Le projet Praille – Acacias - Vernets : une coalition d’intérêts

lundi 6 juillet 2009 par Claude REYMOND

Le projet Praille – Acacias – Vernets, ci-après projet PAV, est un projet d’extension de la ville dont l’histoire, le programme et la forme sont exemplaires de l’urbanisme à Genève aujourd’hui.

Il s’est trouvé sur le devant de la scène il y a quatre ans à la faveur d’un concours international d’idées organisé par la section genevoise de la Fédération des architectes suisses (FAS) sous le titre « Genève 2020 pour la densification du secteur Praille – Vernets –Acacias ».

Une coalition d’écologistes et de libéraux

Le concours de la FAS est dès son lancement orienté dans sa ligne et son organisation. Ses promoteurs reprennent largement le procès en immobilisme que la droite fait alors au Département de l’aménagement, de l’équipement et du logement (DAEL) et à son chef, Laurent Moutinot. Celui-ci critique le concours « J’ai réagi assez vigoureusement contre ce projet. Non pas parce ce que j’estime inutile une telle réflexion, au contraire, mais cette zone abrite 850 entreprises et offre du travail à 11’000 personnes. Je crains qu’on passe trop vite d’une réflexion à des propositions qui pourrait désécuriser les travailleurs » 1).
Immédiatement après le jugement du concours – 50 participants, 5 primés – l’avenir du périmètre de la Praille – Acacias – Vernets devient l’un des enjeux de la campagne électorale notamment pour l’élection à l’exécutif. Le débat organisé par la FAS lors du vernissage de l’exposition des projets oppose vivement trois candidats au Conseil d’État : Laurent Moutinot, socialiste, sortant, David Hiler, écologiste, nouveau, et Mark Muller, libéral, nouveau. Les deux nouveaux s’opposent au sortant.

La coalition des libéraux et écologistes, qui veut promouvoir et gérer le projet PAV, se forme pendant cette élection. Il devient l’un des projets-phares du discours dit de Saint-Pierre qui, selon l’usage, énonce, lors de la prestation de serment, la politique générale du nouveau Conseil d’État. Laurent Moutinot est relégué aux institutions et le DAEL est dépecé ; l’aménagement du territoire va à Robert Cramer et les constructions et le logement à Mark Muller.

Un deuxième concours, mais sur invitation celui-là, est organisé. Les lauréats de la FAS n’y sont pas conviés. Il est remporté par un bureau d’architectes et d’urbanistes zurichois – l’expert habite toujours à soixante kilomètres ou plus ! – Du projet primé sortira un dessin – un dessein – le Masterplan, qui devient une référence autant pour les promoteurs que pour les critiques du projet. Il sert notamment de base à la motion le soutenant qui a été adoptée à une large majorité par le Grand Conseil.

Les intérêts écologistes

Pour les écologistes et leurs alliés, le projet PAV est une aubaine. Il leur permet de maintenir une politique et d’aménagement du territoire fondée sur leur idée fixe, voire obsessionnelle : la protection rigoriste d’une prétendue zone agricole autour de la vieille Genève et de retarder, voire invalider, les projets qui à leurs yeux la menace, tels que ceux qui concernent les Communaux d’Ambilly à Thônex, les Vergers à Meyrin ou le Plateau de Pinchat.

Selon Charles-André Aymon, journaliste à l’hebdomadaire gratuit Genève Home Information, Robert Cramer aurait glissé en petit comité « Si on dit non aux tours je dépose le projet de déclassement (en zone constructible) d’une grande partie de la campagne » 2).

Empêcher ainsi une extension de la ville ordinaire à partir de l’urbain existant range les écologistes et leurs alliés non seulement parmi les fautifs du manque chronique de logements dans le canton mais ils doivent aussi répondre du déséquilibre anti-écologique, entre lieux de travail et lieux d’habitat, dans la cuvette géographique du bout du lac Léman. Alors qu’il y a environ 1,05 logement pour 1 emploi dans le territoire enserré par les crêtes du Jura, du Vuache, du Salève et des Voirons , il n’y a environ que 0,75 logement pour 1 emploi à l’intérieur des frontières helvétiques de Genève. Ce déséquilibre entraîne des mouvements pendulaires quotidiens habitat-travail-habitat gigantesques et infernaux pour les travailleurs-euses qui les subissent. Des mouvements qui, pour leur grande majorité, sont absorbés par une motorisation individuelle, source d’une pollution atmosphérique intense.

Face à cette dérive, la Communauté genevoise d’action syndicale (CGAS) soutient, dans sa contre-proposition au projet PAV, que chaque création d’emploi dans le canton soit accompagnée de la construction d’un logement, soit le fondement d’abord du projet PAV, ensuite progressivement du projet d’agglomération franco-valdo-genevois et du futur plan directeur cantonal.

Les intérêts libéraux

Pour les libéraux particulièrement pour les milieux de la finance et de l’immobilier, le projet PAV permet la construction du vaste quartier des affaires tant rêvé et surtout l’ouverture au marché immobilier de terrains à bâtir pour des emplois et des logements haut de gamme, terrains aujourd’hui propriétés de l’État.

Parmi les mutations de la ville intervenues ces dernières années, celles qui se sont déroulées le long et dans l’environnement de la route des Acacias sont très marquantes, telle l’implantation d’établissements bancaires éminents et influents. Ces mutations ont repoussé vers le sud, la frontière qui, dans une ville, délimite la zone dite centrale. Soit la zone urbanisable privilègiée, recelant des activités, logements, emplois, etc., plus fortunés et la distinguant de l’urbain ordinaire. Une zone dans laquelle la rente foncière urbaine peut atteindre des sommets. Concrétiser dans le marché immobilier, voire dans la spéculation éponyme, cette mutation est, du coté libéral, un des objectifs principaux du projet PAV.

Rien n’est réglé

Dès lors, il s’agit pour chacune des composantes de la coalition de promotion et gestion du projet, d’en négocier le programme, et là rien n’est réglé. Le périmètre considéré, qui a évolué, contient aujourd’hui 3’000 logements et 20’000 emplois. Le programme du Masterplan prévoyait 6’000 logements et 20’000 emplois supplémentaires. Mark Muller, pressé par l’ASLOCA (Association des locataires), sans s’appuyer sur des études sérieuses, renie le Masterplan et annonce 14’000 logements et 15’000 emplois en plus de l’existant.
Reste à savoir, malgré la pétition opportuniste qui soutien ce tour de passe-passe, non seulement si ces quantités sont réalistes, ce dont doute une large majorité d’urbanistes et d’aménagistes, mais encore si la coalition libérale écologiste est homogène sur les quantités d’emplois et de logements, sur leur qualité - genres d’emplois, types de logements - sur la mise sur le marché de terrains appartenant à la collectivité…Bref, sur un programme de projet et une ligne de conduite.

Cette alliance, entre libéraux et écologistes tient relativement à l’écart de la direction des opérations leur alliés déclarés respectifs.

Les radicaux, en instance de mariage avec les libéraux, ne pipent pas un mot sur l’avenir des entreprises actuellement implantées dans le périmètre considéré, notamment des petites et moyennes entreprises (PME), dont beaucoup de patrons sont membres ou proches de leur parti. Où et comment seront-elles transférées ?

Cette absence inquiète par contre la CGAS qui rappelle que le périmètre du projet PAV n’est pas aujourd’hui une friche industrielle.

Il y a quatre ans, le parti socialiste a peu réagi au changement forcé de Département de Laurent Moutinot et au dépeçage du DAEL. Il n’a pas vu tout de suite que le projet PAV était dirigé contre des projets d’ensembles de logements qu’il avait initiés. Depuis, il est revenu à plus d’esprit critique, par exemple en rejetant au Grand Conseil la motion gouvernementale de soutien au projet et en participant aux référendums communaux en cours dans les communes de Genève et de Carouge. Mais les écologistes restent, pour les socialistes, les alliés électoraux préférés.

Les insuffisances et errements du programme et la vénalité de certains promoteurs ainsi que l’outrance de la pétition de soutien qui fleure le financement facile ne sont pas des atouts en faveur du projet PAV.

Si les référendums communaux lancés aboutissent et sont acceptés et si les opposants ont un bon contreprojet, alors peut-être que d’autres coalitions plus sociales et équitables verront le jour et qu’un projet mieux négocié sera dessiné.

1) « La Tribune de Genève » lundi 9 mai 2005

2) « Genève Home Information » 24 mai 2007, no 1517

24 juin 2009
Daniel Marco
Architecte
Responsable de la Commission
« aménagement et logement » de la CGAS



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