9 novembre 1932 - plus jamais ça

à la mémoire du 9 novembre 1932, pour la démocratie et la liberté

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discours de Nicole Valiquer, socialiste

mardi 11 novembre 2008 par Claude REYMOND

En préparant la commémoration du 9 novembre 1932 avec des camarades ici présents, je me suis demandée ce qu’avait été le quotidien des femmes ces années-là, en leur qualité de femmes, de compagnes, de militantes et de mères. En examinant l’iconographie de cette époque, il est frappant de voir que les femmes sont singulièrement absentes.

Comme le relève Charles Heimberg dans le Courrier du 3 juin 1996, l’histoire des femmes dans le mouvement ouvrier reste marquée par le silence, ou pour être moins sévère le balbutiement, et l’absence. Les premiers textes de référence remontent à Friedrich Engels et August Bebel. Ainsi, Engels soumet à une vive critique la famille bourgeoise dans « L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’État » où il révèle le fondement économique de l’inégalité des femmes. Ce n’est que lorsque les femmes seront largement associées à la production sociale, qu’une véritable égalité avec les hommes sera instaurée dans tous les domaines de la vie sociale.

A Genève plus particulièrement, aucune femme n’émerge à la tête du mouvement ouvrier, ni sur le plan syndical, ni bien sûr sur le plan politique. Les problématiques féminines restent une affaire de la bourgeoisie éclairée et de philanthropes ; la question du suffrage féminin est de ce point de vue emblématique.

J’ai examiné l’ensemble des numéros parus en 1932 de La Patrie Suisse, Illustré national avec supplément féminin, fondé en 1893, pour comprendre quelle image officielle de la femme était convoquée dans la presse bourgeoise pour susciter une adhésion collective. Des conseils en matière culinaire, en couture et travaux manuels sont prodigués dans la rubrique « La maîtresse de maison ». Celle consacrée à La Mode diffuse très clairement l’image de la femme bourgeoise prête en toutes circonstances à conjuguer son rôle d’éducatrice éclairée et d’épouse représentative. Des compte-rendus réguliers paraissent sur les déléguées des associations féminines, notamment lors de la remise des pétitions en faveur de la paix lors de la conférence sur le désarmement de février 1932. Dans ce contexte, il est fait appel au rôle central des femmes : « A bas les jouets et les jeux guerriers ; on ne s’amuse pas avec l’idée du sang versé. », allant jusqu’à inciter les femmes à « participer à l’Internationale des mères ». Face à la crise, les femmes doivent être responsables : « Il ne faut pas que pour satisfaire un caprice, nous manquions un important devoir, bien facile à remplir. Sachons nous contenter ; limitons nos désirs ». C’est un monde lisse, sans contradictions sociales, qui se lit. L’ouvrière est absente ; la femme des classes populaires n’est ici jamais représentée, ni dans sa vie quotidienne, ni dans ses conditions de travail. Le modèle bourgeois est appelé à se diffuser.

Il n’est donc pas étonnant que les textes issus alors du mouvement ouvrier insistent sur le rôle éducatif de la femme, en sa qualité de mère. Ce rôle est central et il faut le souligner, valorisé, car la femme prépare ainsi un monde meilleur à travers ses enfants. Retirer la femme du marché du travail est une forme de progrès social. Il faut se battre pour que la femme puisse rester à la maison et que l’homme puisse gagner assez pour toute sa famille. Ainsi, lors d’une manifestation de chômeurs et de syndicalistes avec la participation de Léon Nicole, il est écrit sur une banderole « Du travail pour nourrir nos femmes et nos enfants ». Mais le travail des femmes pose alors d’autres questions que les hommes ne sont pas encore prêts à gérer au sein des organisations ouvrières, comme en témoigne cette citation du Peuple Suisse : « La femme ouvrière est souvent le grand obstacle à l’accroissement de nos organisations » parce qu’occupée « aux multiples soins du ménage (et) ne saisit pas toujours les incontestables avantages des syndicats et de l’organisation ouvrière ».

Par ailleurs, comme le souligne le Peuple suisse, « Si certains syndicats en sont arrivés à proscrire la femme de leur industrie, c’est d’abord en raison de l’insalubrité du métier et de l’inaptitude physique de l’ouvrière, et surtout par suite de l’impossibilité de faire rétribuer le travail féminin (...) au même taux que celui des hommes. » Au vu de la crise, les pressions sur le travail des femmes s’accentuent. A partir de 1931, tous les secteurs économiques sont touchés. Pour l’ensemble de la Suisse, le nombre de chômeurs en février 1936 est de 124’000, soit cinq fois plus en cinq ans. Genève compte alors 178’000 habitant-e-s, dont ¼ d’étrangères et étrangers, et 8’000 chômeurs. A Genève, le parti chrétien-social propose, là où c’est possible, de remplacer une travailleuse par un travailleur au vu du chômage. Si dans les années 20, le principe « Travail égal, salaire égal » est déjà admis pour les enseignant-e-s, ce même principe sera abrogé le 15 décembre 1934 par le gouvernement genevois. Par ailleurs, il est notamment proposé de diminuer les salaires des femmes fonctionnaires et des ménages à double revenu et de fixer le traitement des inspectrices à un montant inférieur à celui des inspecteurs d’écoles.

Malgré les protestations féminines et la constitution d’un comité de défense du droit au travail de la femme, il sera procédé à des coupes allant de 16 à 50% du salaire pour les femmes et de 10% aux maximum pour les hommes. Le 20 mars 1937, le Grand Conseil adoptera une loi interdisant aux femmes employées par l’Etat de garder leur emploi si elles épousent un fonctionnaire.

Lors de toutes les crises économiques, le même scénario se répète en autant de scènes différentes. Pressions sur le travail des femmes, pressions sur les salaires et les conditions de travail, pressions sur les conventions collectives, pressions sur la liberté syndicale... Le droit Travail égal - salaire égal n’est toujours pas garanti et le 1er Mai dernier, nous avons revendiqué des conventions collectives de travail pour tous et toutes !

Dans ces années qui ont vu se rassembler 4000 à 5000 personnes lors de la contre manifestation du 9 novembre 1932 pour protester contre la tenue d’une réunion de l’Union nationale à la salle communale de Plainpalais au cours de laquelle il sera procédé à la mise en accusation de Léon Nicole et Jacques Dicker, sur le mode des procès publics instaurés en Allemagne par les nazis, des figures de femmes se sont imposées dans leur lutte pour les droits des travailleurs et travailleuses et dans leur combat contre le fascisme. Elles illustrent toutes celles anonymes pour lesquelles ou avec lesquelles elles ont lutté et dont la grande histoire ne retient jamais les noms.

  • Anny Seiler - sur plusieurs photos aux côtés de militants de gauche - qui préside le Groupe des femmes socialistes, témoigne après les évènements du 9 novembre 1932 : « Nous étions indignés par cette mise en accusation publique. Nous voulions simplement défendre l’honneur de nos camarades. Lorsque nous nous sommes réunis pour préparer cette contre-manifestation, certains, comme le camarade Isaak, ont proposé qu’on se munisse de poivre pour le lancer dans les yeux des gendarmes. Mais le comité directeur s’y est opposé. » ;
  • Louisa Vuille qui adhère dès 1919 à la Fédération genevoise des ouvriers sur métaux et horlogers - et qui devient d’ailleurs présidente en 47 du groupe des horlogers -, membre en 1933 de la section féminine du PSG, s’engage résolument contre le fascisme. En 1941, elle s’établit à Annemasse où elle sert de boîte aux lettres pour des organisations de la Résistance ;
  • Jacqueline Zurbrügg, qui adhère au Parti communiste genevois dans les années 20 et qui apprendra les événements du 9 novembre dans le Transsibérien, lors d’un retour de Chine, aux côtés de Jean Vincent qui s’y rendit pour défendre un couple de représentants de l’Internationale communiste menacé de mort par un tribunal chinois, mène elle aussi un combat contre le fascisme, pour l’Espagne républicaine et contre la guerre qui s’annonce ; elle s’engage pour l’édition et la diffusion de la presse clandestine ;
  • Eugénie Chiostergi-Tuscher, fille de républicain italien et antifasciste, dont le parcours est marqué par le combat contre le fascisme ici et en Italie, puis plus tard, de retour à Genève, jouera un rôle clé auprès de la communauté immigrée italienne.

J’aimerai ici non pas tirer un parallèle saisissant entre l’histoire passée et aujourd’hui, mais plutôt m’interroger et nous interroger sur le miroir que les événements que nous commémorons, projettent. Plus que jamais pour honorer la mémoire des victimes du 9 novembre, nous devons nous élever contre toutes les formes de populisme et de fascisme. Nous devons condamner les propos d’Ignazio La Russa, ministre de la Défense en Italie et membre d’Alliance nationale, qui a rendu hommage, aux soldats de Salò, donc à ceux-là même qui ont collaboré avec les nazis, et de Giovanni Alemanno, maire de Rome et membre lui aussi d’Alliance nationale, qui a refusé de condamner le régime fasciste avant 1938. Nous devons condamner les propositions jusqu’ici impensables qui peu à peu deviennent légitimes, ici et ailleurs, qui dressent les hommes et les femmes, entre eux, et qui bafouent les droits fondamentaux.

Nous devons donc ensemble, organisations syndicales, partis de gauche et celles et ceux qui s’engagent pour l’égalité des droits, faire preuve d’exemplarité et formuler des propositions pour l’égalité entre hommes et femmes, pour le droit au logement, pour le droit à l’emploi et à la formation et pour le respect des droits fondamentaux.

Nous souvenir pour agir, c’est nous rappeler encore et toujours, que l’exigence de cette mémoire collective doit être transmise aux jeunes générations et que la lutte contre les inégalités sociales et contre toutes les formes de populisme et de fascisme ne sera gagnée que par l’union de l’ensemble des forces de gauche ! De cela, je suis certaine que nous en sommes capables à l’instar de ces femmes et de ces hommes anonymes qui ont se mobiliser et avec elles, avec eux, disons « Plus jamais ça » et agissons collectivement !

PS:

Nicole Valiquer, socialiste,
membre du Comité d’organisation du souvenir 9 novembre 1932