9 novembre 1932 - plus jamais ça

à la mémoire du 9 novembre 1932, pour la démocratie et la liberté

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L’histoire d’Arlette Weber...

lundi 29 novembre 2004 par Xavier FERNANDEZ

Le 9 novembre 32, j’avais 12 ans :
“Plus jamais ça !”

Arlette Weber est l’une des “fidèles” de la commemoration du 9 novembre…
Elle a beau dire : “je ne fais pas de politique”, elle nous fait partager le drame de la fusillade de 1932 avec des mots vibrants, véhéments.
Arlette Weber reste en colère, encore bouleversée par la meurtrière surprise de ce jour de novembre.
“ Quand je vous raconte ces événements, c’est comme si c’était hier !
Même si les tirs des soldats n’ont duré que deux minutes, ce sont des choses horribles, comme une petite guerre civile, et ça vous fait dire : « Plus jamais ça ! »
Pourtant la vie continue…. j’ai eu une vie professionnelle passionnante, à Bruxelles, à Berne, pleine de rencontres, une vie du tonnerre ! »

Aujourd’hui retraitée de la Banque Nationale Suisse, Arlette Weber habite toujours l’appartement de la rue Dancet , où ses parents sont arrivés en 1923.
Depuis son petit balcon, on a une vue imprenable sur le carrefour et le défunt
« Palais des Expositions », devenu Uni-Mail.

« Donc, ce jour-là j’avais ouvert la fenêtre, il y avait de la musique… j’avais appelé mon père…
“Ce n’est pas de la musique, c’est le clairon, attention, ils vont tirer ! “ m’a-t-il crié en me poussant .
Puis nous avons regardé par la fenêtre fermée, et tout-à-coup la foule s’est couchée…
Dans la rue du Centre (l’actuelle rue Christiné), il y avait deux cars de gendarmes prêts à intervenir…
« Quelques minutes après la fusillade, un employé du Café des Sports, le café qui faisait l’angle à la rue Dancet, a sonné chez nous pour demander des vieux draps et des serviettes pour les blessés.
C’était pour faire des garrots.
On entendait les ambulances arriver … des blesses étaient couchés au Café, certains sur des tables de billard.
Les parents avaient envoyé leurs enfants apporter les vieux draps, ils ne se doutaient pas de ce qu’on verrait, mon frère et moi, de tout ce sang qui coulait, ils ne s’imaginaient pas une telle horreur…
Alors quand vous me dites aujourd’hui, en 2004, que l’officier qui a ordonné le tir n’a jamais rien regretté, je ne sais pas ce qu’il faudrait faire, ou dire, de salauds comme ça. Il y a quand même eu 13 morts ! »
« Aujourd’hui quand je vois à la TV, des enfants dans des pays en guerre, en Irak ou en Côte d’Ivoire, qu’on sait que certains gosses sont enrôlés comme soldats, je suis bouleversée… »

« Le lendemain matin, le 10 novembre 32, en allant à l’école de la rue Hugo-de-Senger, deux soldats couchés, le fusil en joue, se tenaient devant la porte de notre allée.
Je me suis demandée ce que nous avions fait pour mériter ça,
A l’école, il y avait de la paille partout… l’armée avait réquisitionné la place, et les enfants ont été renvoyés à la maison. »
Vers 18 heures, ce même jour, nous sommes allés avec mon père devant la caserne.
Je me souviens qu’il y avait beaucoup de monde, et que les gens demandaient des explications. Ils voulaient voir les soldats qui avaient tiré.
Quand nous sommes arrivés, parmi les derniers, deux hydrantes de la police commencaient à asperger la foule…
« Pourquoi n’ont-ils pas utilisé ça hier soir, au lieu de tirer ? » a dit mon père.
Il était très choqué par les événements.
Il ne faisait pas de politique, n’était pas un socialiste mais je ne l’ai jamais entendu dire que Léon Nicole était “un mauvais type”, une catastrophe pour Genève, comme on l’entendait dire parfois.
Et surtout il pensait que les « différends » entre les partis devaient être discutés…
« Ne sommes-nous pas dans un pays démocratique ?

« Quelques jours plus tard on a fait porter la responsabilité de la fusillade à Léon Nicole, et on l’a collé en prison.
C’est le peuple qui l’en a fait sortir… en l’élisant conseiller d’Etat !
Cette place au Conseil d’Etat Nicole ne l’a pas gardée longtemps… il n’y avait soi-disant plus d’argent dans les banques pour payer les gendarmes !

Si on y réfléchit, pour Genève, c’était comme une petite guerre civile entre Géo Oltramare, fasciste 100 %, qui venait de rencontrer Mussolini en Italie, et Léon Nicole, le chef socialiste. Mais n’exagérons pas non plus ! On ne peut pas comparer avec les horreurs qu’ont vécues nos voisins français en 1940… Je me souviens d’une de mes tantes fuyant la guerre avec sa famille. Nous les avons hébergés dans le salon.

La petite et la grande histoire :

Arlette Weber est secrétaire au Crédit Suisse entre 1936 et 1946.
Dès 46, elle travaille au Département des affaires étrangères, à Berne.
Quatre ans à Bruxelles, à la Légation suisse.
Au Palais fédéral, elle assure le secrétariat des diplomates genevois et travaille pour le Service du protocole. Puis à la Banque Nationale Suisse, dont elle est retraitée depuis 1980.
Elle commente :
« Pour entrer au Palais fédéral , il fallait des références, et puis passer un examen, notamment d’anglais et d’allemand.
Il se trouve que mon oncle était proche d’un ami du conseiller fédéral Max Petitpierre.
Marcel Weber avait en effet enseigné le français à Moscou chez le prince Galitsine, il avait été témoin de son exécution. Après la Révolution de 1917, la Suisse l’avait chargé de rapatrier ses compatriotes installés en Russie.

PS:

témoignage recueilli en 2004 par notre collègue internationaliste Chantal WOODTLI au domicile d’Arlette