9 novembre 1932 - plus jamais ça

à la mémoire du 9 novembre 1932, pour la démocratie et la liberté

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Discours de Charles Heimberg

vendredi 29 novembre 2002 par Xavier FERNANDEZ

9 Novembre 1932, 9 novembre 2002, par Charles Heimberg

Chers amis, chers camarades,

Nous sommes ici rassemblés pour commémorer les soixante-dix ans d’un événement aussi dramatique que révélateur, la fusillade du 9 novembre 1932. Ce jour-là, vous le savez, un rassemblement antifasciste voulait protester contre une assemblée de l’extrême-droite locale qui voulait déverser tout son fiel contre Léon Nicole, et tout son fiel antisémite contre le député socialiste, et juif, Jacques Dicker. Un gouvernement conservateur, sans aucune sensibilité démocratique, prit la décision grave de faire lever des troupes contre la population ouvrière. Et de lui faire tirer dessus. Treize morts et soixante-cinq blessés plus tard, si j’ose dire et selon un bilan officiel qui est peut-être encore au-dessous de la réalité, personne parmi ceux qui donnèrent l’ordre de tirer n’eut jamais de compte à rendre à qui que ce soit. Alors même que l’on criminalisa quelques dirigeants ouvriers, y compris par des peines de prison pour sept d’entre eux.

Aujourd’hui, la classe ouvrière genevoise et les organisations de gauche, avec cette Pierre commémorative, sont parvenues à faire valoir une mémoire de ce massacre de 1932. Cela nous permet de rappeler ce qu’a été le rôle réel de l’armée dans l’histoire contemporaine de la Suisse : non seulement ces morts fauchés au sein même d’un rassemblement populaire, mais aussi une longue série de mobilisations contre la classe ouvrière en lutte (par exemple, à Genève, lors de la grève du bâtiment de 1898, lors de la grève générale locale de 1902 ou de la grève générale nationale de 1918). Et cela ravive forcément la flamme d’un indispensable antimilitarisme dont l’actualité et la pertinence s’étalent chaque jour sous nos yeux, même s’il se développe trop difficilement dans un monde obscur qui suggère inquiétude et pessimisme.

Les autorités genevoises n’ont jamais reconnu officiellement leur responsabilité dans la tragédie du 9 novembre, préférant favoriser et financer des commémorations plus ou moins consensuelles (avec l’Escalade) ou même carrément réactionnaires (avec la Restauration du 31 décembre, une cérémonie que tout esprit progressiste et démocratique devrait boycotter). La fusillade de ce triste 9 novembre reste ainsi une plaie sanguinolente dans l’histoire récente de Genève. Par ailleurs, la nuit du 9 au 10 novembre 1938 a été celle de la Nuit de cristal, un déchaînement de violences nazies contre les Juifs. Et un symbole des horreurs du siècle. Le 9 novembre est donc une date importante. Raisons pour lesquelles nous devons continuer à interpeller les autorités pour qu’il en soit tenu compte, pour que le 9 novembre devienne aussi un moment officiel de réflexion sur la violence du monde, d’ici et d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui, et la nécessité de lutter contre toutes les formes de racisme et d’exclusion.

Quant au mouvement social, quant aux organisations de la gauche genevoise, au-delà même de la présente commémoration, il leur faudrait travailler davantage à la construction de leur propre mémoire et à celle de leur propre histoire. Ne laissons donc pas aux élites et aux milieux dominants le monopole de la réflexion historique ! Eux, ils savent développer des stratégies d’archivage et de mémoire au service de l’histoire qui les arrange. À nous de faire en sorte, au contraire, qu’une histoire critique soit redonnée aux mouvement s sociaux et aux gens sans Histoire. Par ailleurs, si nous voulons vraiment que le drame du 9 novembre prenne du sens pour le présent, il faut le mettre en perspective, l’inscrire dans un contexte, celui des confrontations sociales dans la Suisse de l’entre-deux-guerres et du siècle passé.

Mais une commémoration, c’est toujours l’occasion de se demander quel est le sens de ces souvenirs pour le temps présent. Or, l’actualité récente ne manque pas de nous inciter à réfléchir autour de l’histoire. Une grève magnifique, la plus grande depuis 55 ans, vient ainsi d’avoir lieu dans le secteur du bâtiment. Elle a connu un immense succès. Comme c’est toujours le cas en Suisse, il a fallu une belle arrogance patronale pour que cette mobilisation ait lieu. En effet, un accord a été signé sur une amélioration des retraites, puis les patrons ont soi-disant refait leurs calculs et ont refusé de l’appliquer. Et voilà que le monde ouvrier, déjà spolié par des assureurs sans scrupules et un Conseil fédéral particulièrement antisocial, et voilà que les ouvriers du bâtiment floués par leurs patrons ont choisi d’affirmer leur dignité. Nous montrant par-là que cette fameuse question sociale qui avait si souvent provoqué des levées de troupes au cours de l’histoire étaient loin d’être résolue. Mais voilà en même temps qu’on nous annonce que les interventions de la troupe en Suisse ne seront plus l’exception, mais la règle. Contre les réfugiés, contre le mouvement social. De ce point de vue, 2002 est-il si éloigné que cela de 1932 ?

Malheureusement, l’actualité, c’est aussi la sombre perspective d’une guerre inutile et criminelle en Irak. Guerre préventive, lutte contre un soi-disant complot, les concepts qui disent et qui justifient la guerre sont terriblement inquiétants. Ils nous rappellent les pires horreurs de l’histoire. Ils sont prononcés par des dirigeants arrogants qui ne respectent pas les droits démocratiques les plus élémentaires (voyez la peine de mort, voyez la suspension sécuritaire des libertés, voyez la disparition de l’état de droit pour certains prisonniers). Et l’histoire est là pour nous rappeler qu’ils annoncent des souffrances humaines et innocentes terribles, des dégâts collatéraux insoutenables et sans doute cette fois encore des révélations ultérieures sur les manipulations, sur les tueries inutiles, sur la très grande dangerosité des armes utilisées, etc. Sans compter que chacun peut comprendre que les vrais buts de cette guerre qui s’annonce, ce n’est pas la lutte contre le terrorisme, mais c’est bien plutôt l’accès à un marché pétrolier et sa domination ; et la relance d’une économie d’armement qui ne se porte bien qu’avec la souffrance inévitable d’êtres humains innocents.

Notre manière de rendre hommage aux victimes du 9 novembre, à ces antifascistes qui ont payé de leur vie la nécessité de ne pas laisser l’antisémitisme et la haine se développer davantage encore, consiste donc à affirmer doublement notre solidarité. D’une part avec tous ceux qui, dans les mouvement sociaux suisses, européens et planétaires, luttent pour leur dignité et leur droit à une vie décente dans un espace démocratique. En particulier les sans-papier et les demandeurs d’asile, cibles d’une initiative de l’UDC qui est dangereuse et parfaitement antidémocratique. D’autre part avec tous ceux qui, aux États-Unis, en Israel ou ailleurs, luttent contre les atrocités de la guerre, contre le militarisme ou les profits de guerre ; avec tous ceux qui refusent la guerre, qui désertent ou qui manifestent ; avec tous ceux qui se reconnaissent dans le slogan « Pas en notre nom ! » et le font savoir par tous les moyens, contre la pensée dominante et malgré l’air du temps. Enfin, bien sûr, avec toutes les victimes civiles et innocentes de ces guerres, et en particulier avec les peuples palestinien et irakien.

Treize personnes sont mortes inutilement, ici-même, pour avoir voulu protester contre le fascisme, pour s’être trouvées dans la rue au moment mauvais face à une répression armée. Elles sont tombées sous les balles assassines de militaires qui n’avaient rien à faire là. La presse bourgeoise, en l’occurrence Le Journal de Genève, déclara alors, je cite, que « toute la lie de la ville était remontée à la surface ». Ce qui donne une idée des enjeux politiques et sociaux de l’époque. Comme en 1902, comme en 1918, la classe ouvrière genevoise a voulu s’affirmer et se faire respecter le 9 novembre 1932. Et elle l’a payé cher. Mais l’histoire est cruelle, elle montre que l’on a pu mourir pour avoir lutté contre le fascisme même après la défaite des fascismes. Ainsi, en juillet 1960, à Gênes, les néofascistes du Mouvement social italien (MSI) voulurent organiser un congrès dans un haut-lieu de l’antifascisme. Des milliers d’ouvriers et de jeunes chômeurs manifestèrent dans toute l’Italie. Neuf d’entre eux furent assassinés dans quatre villes différentes. Plus près de nous, en juillet 2001, mais toujours à Gênes, dans le cadre du mouvement contre la mondialisation et de la protestation contre le G8, et dans un contexte de violence et de panique dont les autorités italiennes portent l’entière responsabilité, un jeune militaire, un « carabinier », tira à bout portant dans la foule et tua le tout aussi jeune Carlo Giulani. Qui devint ainsi une nouvelle victime de l’armée incarnant les mouvement sociaux du XXIe siècle. Pour cela, je voudrais l’associer à cet hommage.

Treize personnes sont mortes inutilement, ici, au bout de cette plaine, victimes d’une fusillade criminelle dont personne n’a jamais eu à rendre compte. Nous leur devons bien sûr cet hommage, l’entretien d’une mémoire, un véritable travail de mémoire. Mais nous leur devons aussi des actes de solidarité et de refus du militarisme pour qu’ils ne soient pas morts pour rien. Ainsi, par les temps qui courent, nous leur devons beaucoup. Je vous remercie.