Comité d’organisation du 1er Mai

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Les trois huit

lundi 3 avril 2017

Le calcul était simple. Trois fois huit font vingt-quatre. Un jour complet, donc.
Huit heures de travail, huit heures de loisirs, huit heures de sommeil. Si le nouveau-né ne pleure pas.

Telle était la revendication du tout premier 1er Mai, depuis lors, 127 années sont passées.

Ensuite, le bébé a quand même pleuré, il n’y eut alors plus que quatre heures de sommeil pour Nicolas. Près du petit lit, il fredonnait des chansons douces.
Ensuite vint déjà la première guerre. Quatre années de service aux frontières, suivies de deux autres presque sans travail. Années qui ne comptent pas pour des loisirs, parce que de plaisir, il n’y en eu point. Nicolas ne pouvait pas poser les pieds sur la table la conscience tranquille. Mais même avec la conscience tranquille, il faut bien nettoyer la table tôt ou tard, ce qui ampute les loisirs, c’est alors que Rosalie entre en scène. Elle aime Niklaus pendant 127 ans et tous deux restent toujours jeunes et actifs.

Au début, le calcul de Rosalie se résumait à ça : onze heures de fabrique, une heure à cuisiner et tout le reste, faire les commissions, nettoyer la table, ses loisirs doivent donc être pris sur le sommeil.

Ça tombe bien, car Rosalie aime sortir la nuit et danse après la guerre, aussi pendant la crise économique, elle danse déjà le lindy hop et ça ne la fatigue pas, la danse enflamme et on travaille d’autant plus vite après. Ce que d’autres font en huit heures, elle le fait en sept, elle fait donc plus que les autres pendant leurs huit heures, six fois par semaine.

Le sommeil se fait plus court lorsque vient le deuxième bébé. Bientôt, il apprendra à marcher. Le dimanche, les enfants font des polissonneries et se cachent, là il s’agit de faire comme si on était totalement surpris quand on les découvre, on se perd aussi soi-même dans la forêt. Bientôt, on cherchera trois enfants.

Vient la deuxième guerre. À nouveau quelques années de service aux frontières pour Niklaus, cent nuits sans sommeil, parce que bientôt, tout sera peut-être terminé. À quoi bon alors encore compter les heures ?

Pour les uns arrive la nouvelle reprise. Rosalie fait la grève pendant deux mois. Elle espère que tout changera, en bien cette fois. Ensuite, ça continue avec huit heures de fabrique, une heure d’aspirateur et de lessive à suspendre, le dimanche une petite sortie. Deux semaines de vacances. Trois années à la Lenk, sept années au Tessin, ensuite plus que Ravenne. Apprendre un peu l’italien fait partie des loisirs, c’est du plaisir pour Rosalie. Si elle doit attendre un moment au travail ou si tout se fait automatiquement, elle se remémore des mots qu’elle connaît déjà par cœur, ainsi les loisirs s’insinuent secrètement dans la fabrique.

Parce que les enfants sont déjà plus grands, le sommeil se fait plus long, il s’étend dans la soirée, parce qu’elle va moins danser et que les nouvelles machines de l’immeuble ronronnent doucement. Les journées de travail se sont aussi allongées, elles durent maintenant 9 heures, mais le samedi est libre.

Ensuite, il faut timbrer au chômage, désormais aussi pour Rosalie, une demi-année de monotonie quotidienne. A la fabrique, les machines sont à l’arrêt, elles seront transportées ailleurs, maintenant on doit travailler du cerveau pendant huit heures quarante au bureau, une heure et demie de sport, parce que le bureau fait grossir et, dans cette nouvelle ère, Rosalie ne veut pas se laisser aller, l’ordinateur aussi la rend joueuse, ça, elle l’a appris avec les enfants : quand on joue, tout est loisirs, donc plaisir.

« Ici, on travaille en s’amusant », lit-on un jour sur l’écran, un message de la direction. On doit avoir du plaisir ici, est-il communiqué oralement, d’abord seulement à demi-mot, il faut vraiment profiter du sommeil aussi, c’est de ta responsabilité, Rosalie, de tomber dans un sommeil profond lorsque c’est le moment, pour que les rêves s’emparent de tous les soucis, les enfants tomberont de la falaise, mais sauront quand même voler, tout ira bien, tu le sais le matin au réveil, lorsque les huit heures ont déjà entamé les vingt-quatre – un message est déjà transmis. Les nouvelles machines pépient.

Huit heures de travail, huit heures de loisirs, huit heures de sommeil, Rosalie s’en accommoderait toujours aussi bien. Mais si elle pouvait oublier le temps, ce serait encore plus beau.

PS:

Annette Hug, née en 1970 à Zurich, a étudié l’histoire et fait des « Women and Development Studies » à Zurich et Manille. Elle est aujourd’hui écrivaine à plein temps. De 2009 à 2014, elle a travaillé comme secrétaire syndicale au Syndicat suisse des services publics (SSP). Elle a écrit les livres suivants :
-  « Lady Berta », roman, Rotpunkt, 2008 ;
-  « In Zelenys Zimmer », roman, Rotpunkt, 2010 ;
-  « Wilhelm Tell in Manila », roman, Das Wunderhorn, 2016, un roman pour lequel elle a obtenu le Prix suisse de littérature 2017. Elle y relie entre elles pas moins de quatre histoires : les années passées en Espagne, en France et surtout en Allemagne par José Rizal le héros national philippin, la traduction qu’il a faite du Guillaume Tell de Schiller en tagalog, sa langue maternelle, ses relations avec les sommités de l’ophtalmologie et de l’ethnographie allemandes et enfin le combat mené par les Philippins pour leur indépendance.