Comité d’organisation du 1er Mai

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Discours d’André, Oltramare le 1er Mai 1945 à Genève

mardi 1er mai 1945

Nous avons reçu le texte du remarquable discours prononcé à Genève par André Oltramare, le 1er mai. Son intérêt est tel qu’il souffre d’être publié avec quelques jours de retard.

Camarades, citoyens,

Si énormes que soient les événements actuels, si tragique que soit aujourd’hui l’écroulement des puissances de destruction et de mort, nous devons, en cet instant penser aussi aux socialistes du passé et comprendre pourquoi ils ont voulu que, chaque année, se déroulât une manifestation comme celle qui nous rassemble.

Il y a 55 ans, la classe ouvrière suisse célébrait pour la première fois notre fête du travail, pour revendiquer le droit à la journée de huit heures. A Fourmies, en France, le cortège se fit malgré la menace patronale de renvoyer tous ceux qui chômeraient ce jour-là. On Iit venir la troupe. Contre la colonne qui s’avançait en bon ordre, on lança des gendarmes à cheval. En tête des ouvriers marchaient un garçon de 19 ans, portant un drapeau, et une belle fille de 18 ans, brandissant une branche de pommier en fleurs. Une salve faucha les premiers rangs ; ce furent les dix premiers martyrs du 1er Mai international.

Le sang versé a fait surgir des foules de travailleurs toujours plus nombreuses, d’année en année, défilant sans armes, avec une espérance au coeur, malgré les échecs, les reculs et les trahisons. Ces dix Victimes de 1891, c’est peu de chose en comparaison des centaines de milliers de martyrs socialistes et communistes de ces dernières années ; elles ont suffi pourtant à donner un sens tragique à ce qui est devenu le seul rite, la seule fête symbolique du mouvement ouvrier contemporain.

Souvenons-nous aussi du 1er Mai 1919, après l’armistice de Compiègne, avant la paix de Versailles. Quel immense espoir soulevait alors l’humanité au-dessus d’elle-même ! On allait abolir la guerre grâce à la bonne volonté de tous ; on avait confiance les uns dans les autres et l’on renonçait à garantir par une force armée internationale la sécurité collective. A l’intérieur de chaque pays, on parlait de grandes transformations sociales.

Inquiétée par les révolutions russe et allemande, la bourgeoisie suisse était prête aux plus importants sacrifices. Elle annonçait des réformes d’après-guerre pour donner à l’ouvrier des droits dans son usine, pour assurer des retraites aux vieux, des bourses d’études aux jeunes, et supprimer les antagonismes de classe. Cette effervescence généreuse dura juste quelques mois. Dès qu’on fut un peu rassuré, on cessa d’échafauder des projets de renouvellement social. L’égoïsme s’affirma de nouveau et la lutte des classes se fit plus implacable que jamais.

Qu’en est-il aujourd’hui ? L’écroulement soudain de la plus brutale des forces militaires est un événement qui parait dépasser l’échelle humaine ; et pourtant, malgré le soulagement de savoir la paix toute proche, il ne naît encore en nous ni joie ni confiance.

Le 1er Mai 1919 était celui des illusions naïves ; en 1945, on pèche peut-être par excès de méfiance et de crainte. Les garanties et les droits qu’exigent pour elles-mêmes les grandes puissances victorieuses semblent exclure toute indépendance réelle des petites nations.

Et dans le domaine social intérieur, si, après une victoire de la gauche à Lausanne ou à Neuchâtel, on entend nos bourgeois parier de réformes de structure, cela reste de la théorie. La Suisse est un des pays les plus obstinément conservateurs du monde. Elle sera bientôt le seul à n’avoir accordé ni droit de vote aux femmes, ni retraite aux vieux.
Aux Chambres fédérales, les doctrinaires du libéralisme prêchent de nouveau la liberté de la finance et du commerce ; ils protestent contre l’intervention de l’Etat en matière économique ; bref,ils réclament le retour à l’arbitraire des forts déchainés contre les faibles.

Ce 1er Mai, malgré l’émerveillement de la victoire des démocraties, malgré la libération des pays écrasés sous la tyrannie et des déportés livrés sans défense dans les camps de représailles à la cruauté des fauves raffinés que peuvent devenir certains hommes, ce 1er Mai n’est pas un vrai jour de joie. Seule la classe ouvrière du monde civilisé peut en faire le début d’une ère nouvelle de paix et de justice. Si elle reste divisée, impuissante, hésitante, le monde restera désuni, en proie au désarroi et aux tergiversations stériles.

Si, au contraire, les ouvriers d’Europe comprennent la leçon des socialistes qui ont organisé les premiers la fête du travail et qui sont tombés pour la libération du prolétariat, on parlera un jour du printemps 1945 comme de l’aube de la grande rénovation humaine.

Quelle est cette leçon ? Tout d’abord, la classe ouvrière ne doit se laisser endormir par aucune promesse intéressée ; elle ne doit compter que sur elle-même. Dès que la bourgeoisie est rassurée, elle nous tourne le dos et ne pense qu’à conserver ses privilèges. Ensuite, tout en restant eux-mêmes, fidèles à leur idéal et indépendants, les syndicats et les partis de la classe ouvrière doivent collaborer.

Enfin, par-dessus les frontières des différents pays, les Internationales syndicales et socialistes doivent se reconstituer et s’affirmer plus intransigeantes que jamais. Leurs fédérations seront peut-être, le seul ciment efficace pour construire l’indispensable fédération des peuples et garantir la paix.

Mais la paix à établir n’est pas celle de l’immobilité dans le confort, dans les plaisirs et dans la paresse. Toujours, les partisans de la guerre seront prêts à chanter l’héroïsme des combats, le sacrifice de ceux qui s’oublient eux-mêmes et donnent leur vie dans la fraternité du danger. Il ne faut pas que la paix laisse à la guerre un prestige capable d’enflammer la générosité des jeunes. La paix qui va venir ne sera pas facile ; elle sera une nouvelle lutte qui, pour n’être pas militaire, ne sera pas moins héroïque que l’autre. Il faudra reconstruire, conquérir la justice, et là défendre.

Le Parti socialiste a lutté pour la restitution des droits civiques à ceux qui en avaient été sottement privés. Ce meeting, après ce cortège, est Ja preuve qu’un premier résultat est acquis. Mais le grand mouvement prolétarien qui s’est affirmé dimanche en France aux élections municipales et en Suisse à Neuchâtel montre que d’autres victoires sont maintenant possIbles : une majorité ouvrière et socialiste peut être conquise à Genève dès l’automne prochain.

Cela ne suffit pas. C’est au moment des grands ébranlements internationaux que les institutions désuètès sont le moins résistantes : il va falloir les faire tomber et les remplacer par d’autres, en harmonie avec les temps nouveaux.

Le programme de la Suisse nouvelle, auquel notre bourgeoisie a été incapable de rien opposer, répond à toutes les exigences actuelles. Il coïncide de façon frappante avec celui que les socialistes français viennent de proposer à leur tour pour une action immédiate. La base de tout, c’est la socialisation des banques. PIus encore que les postes et les chemins de fer, le crédit joue dans le monde moderne un rôle décisif pour la collectivité. Sa direction doit être enlevée à ceux qui ne servent que l’intérêt privé. Si l’on veut que l’économie dirigée puisse non seulement garantir l’existence du peuple en assurant à tous le droit au travail, mais empêcher aussi le retour des crises que le capitalisme libre rend inévitable, il faut que l’argent circule dans toutes les parties d’un corps social sain, comme le sang apporte la chaleur de la vie jusqu’à l’extrémité des membres ; il ne faut plus qu’il s’accumule dans certains organes hypertrophiés et provoque ainsi le déséquilibre, la maladie et la ruine. Si le crédit est réparti pour le bien-être de tous, la vie des travailleurs sera transformée et la démocratie économique naîtra. Chaque ouvrier sera intégré dans un ensemble coopératif qui respectera la liberté de sa personne ; les entreprises seront fédérées sous l’égide d’une chambre nationale du travail où collaboreront les délégués des ouvriers, des techniciens et de la collectivité des consommateurs. Ainsi serait abolie cette dictature qui subsiste encore malgré la chute des dictateurs : celle du capital générateur de misère et de guerre.
Il faut aussi que désormais les jeunes, qui ont tant souffert des conséquences de la guerre, puissent se développer intégralement. Le devoir du prolétariat est d’exiger qu’aucun adolescent ne soit sacrifié parce que sa famille n’a pas les moyens de lui donner sa chance pour la vie. Chacun a droit à toute l’instruction qu’il est capable de recevoir. La gratuité des études est indispensable à tous les degrés et des bourses doivent être accordées, qui seront au moins égales au gain auquel on renonce pour continuer à s’instruire.

Tout cela, réformes financières, économiques ou morales, la classe ouvrière a le droit et le devoir de l’exiger aujourd’hui. Elle seule peut regarder sans honte en arrière les années de guerre qui viennent de s’écouler. Elle n’a pas été prise de panique en 1940 ; elle n’a pas cherché la collaboration avec les dictateurs criminels. Elle n’a pas à se guérir du choléra fasciste.

La classe ouvrière n’a pas besoin, maintenant que les criminels sont à terre, de hurler tardivement son dégoût des régimes tyranniques pour faire oublier des aeclamatio.ts enthousiastes de naguère : elle ne s’est pas déshonorée en trahissant la cause de la liberté. La bourgeoisie a longtemps misé sur le fascisme, sous prétexte que l’ordre était sauvegardé par lui. Nous avons vu à quoi aboutissait l’ordre bourgeois et nous n’en voulons plus. C’est à la classe ouvrière aujourd’hui de faire triompher son ordre, pour que, selon la loi de la nature, une nouvelle vie sorte de la mort et de la décomposition, en ce printemps de la paix.



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